samedi 21 juin 2014

“Il voit Guizeh en rose”


L’écrivain français Pierre Loti, né Louis Marie Julien Viaud (14 janvier 1850 - 10 juin 1923), a mené pendant quarante ans une carrière d’officier de marine, celle-ci l’ayant amené à parcourir le monde. Réputé pour avoir été "le plus grand écrivain exotique", il a situé ses intrigues romanesques dans le cadre des pays visités, avec une nette préférence pour l’Orient.

De passage au Caire, il s’est rendu au site de Guizeh, qui lui a inspiré le premier chapitre - "Minuit d’hiver en face du Grand Sphinx" - de son ouvrage "La Mort de Philae" (1908), dont on trouvera ci-dessous quelques extraits.

La nuit venue donne aux pyramides et au Sphinx, selon l’appréciation de l’auteur, une tonalité chromatique uniformément rose, ce qui ne les rend pas pour autant plus familières, tant ces monuments, enveloppés d’une "secrète pensée", peuvent susciter un "religieux effroi" et une "tristesse insoutenable".

"Une nuit trop limpide, et de couleur inconnue à nos climats, dans un lieu d'aspect chimérique où le mystère plane. La lune, d'un argent qui brille trop et qui éblouit, éclaire un monde qui sans doute n'est plus le nôtre, car il ne ressemble à rien de ce que l'on a pu voir ailleurs sur terre ; un monde où tout est uniformément rose sous les étoiles de minuit et où se dressent, dans une immobilité spectrale, des symboles géants.

Est-ce une colline de sable qui monte devant nous? On ne sait, car cela n'a pour ainsi dire pas de contours ; plutôt cela donne l'impression d'une grande nuée rose, d'une grande vague d'eau à peine consistante, qui dans les temps se serait soulevée là, pour ensuite s'immobiliser à jamais... Une colossale effigie humaine, rose aussi, d'un rose sans nom et comme fuyant, émerge de cette sorte de houle momifiée, lève la tête, regarde avec ses yeux fixes, et sourit; pour être si grande, elle est irréelle probablement, projetée peut-être par quelque réflecteur caché dans la lune... Et, derrière le visage monstre, beaucoup plus en recul, au sommet de ces dunes imprécises et mollement ondulées, trois signes apocalyptiques s'érigent dans le ciel, trois triangles roses, réguliers comme les dessins de la géométrie, mais si énormes dans le lointain qu'ils font peur ; on les croirait lumineux par eux-mêmes, tant ils se détachent en rose clair sur le bleu sombre du vide étoilé, et l'invraisemblance de ce quasi-rayonnement intérieur les rend plus terribles.

Alentour, le désert; un coin du morne royaume des sables. Rien d'autre nulle part, que ces trois choses effarantes qui se tiennent là dressées, l'effigie humaine démesurément agrandie et les trois montagnes géométriques ; choses vaporeuses au premier abord comme des visions, avec cependant çà et là, dans les traits surtout de la grande figure muette, des nettetés d'ombre indiquant que cela existe, rigide et inébranlable, que c'est de la pierre éternelle.

Même si l'on n'était pas prévenu, aussitôt on devinerait, car c'est unique au monde, et l'imagerie de toutes les époques en a vulgarisé la connaissance : le Sphinx et les Pyramides ! Mais on n'attendait pas que ce fût si inquiétant... Et pourquoi est-ce rose, quand d'habitude la lune bleuit ce qu'elle éclaire ? On ne prévoyait pas non plus cette couleur-là - qui est cependant celle de tous les sables et de tous les granits de l'Égypte ou de l'Arabie. Et puis, des yeux de statue, on en avait vu par milliers, on savait bien qu'ils ne peuvent jamais être que des yeux fixes ; alors, pourquoi est-on surpris et glacé par l'immobilité de ce regard du Sphinx, en même temps que vous obsède le sourire de ses lèvres fermées qui semblent garder le mot de l'énigme suprême ?
(...)

… le Sphinx, qui a vu se dérouler toute l'histoire du monde, assiste impassible au changement du climat de l'Égypte, reste abîmé dans une contemplation mystique de la lune, son amie depuis cinq mille ans.

Sur la molle coulée des dunes, il y a par places des pygmées humains qui s'agitent, ou se tiennent accroupis comme à l'affût ; si petits, si infimes ou si loin qu'ils soient, cette lune d'argent révèle leurs moindres attitudes, parce qu'ils ont des robes blanches et des manteaux noirs qui tranchent violemment avec la monotonie rose des sables ; parfois ils s'interpellent, en une langue aux aspirations dures, et puis se mettent à courir, sans bruit, pieds nus, le burnous envolé, pareils à des papillons de nuit."

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire