Le 1er décembre 2023, le "Grand Escalier" du GEM (Grand Egyptian Museum) ouvrait au public, exposant majestueusement sur ses 108 marches, une soixantaine de statues et monuments pharaoniques…
Parmi eux, se trouve, rapportée du jardin de Tahrir où elle était exposée depuis de nombreuses années (à gauche de l'entrée au musée), une dyade de granite rose, désormais référencée GEM 20084.
Haute de 2,25 m (2,83 m après restauration), elle représente, en une intime symbiose, un roi protégé par une déesse qui se trouve juste derrière lui.
Dans son "Catalogue de la statuaire royale de la XIXe dynastie", Hourig Sourouzian considère que ": Ce type de statue est unique par l’attitude debout des deux personnages et traduit en ronde-bosse la scène du couronnement du roi par une déesse"… Elle en dresse cette description sommaire : "Déesse debout, dans l’attitude de la marche, main droite posée sur le dos de la couronne du roi, main gauche sur l’épaule gauche de celui-ci ; coiffée de la perruque tripartite surmontée d’un modius ; vêtue d’un long fourreau. Le roi tenant le sceptre-heqa dans sa main droite ; poignet orné d’un bracelet ; main gauche, le long du torse, détruite ; coiffé du khepresh, lisse, muni de l’uræus frontal à corps enroulé circulairement et de deux uræi, portant les couronnes respectives des Deux Pays, incisés près des arêtes latérales ; pagne plissé cérémoniel à devanteau d'orfèvrerie dominé par une tête de félin".
Elle précise que ce groupe statuaire est anépigraphe, c'est-à-dire qu'il ne comporte aucune inscription permettant d'identifier le souverain ou la divinité.
Le site internet du GEM suggère que la déesse est "probablement Anat, déesse étrangère de la guerre, protectrice du roi". Dans "L'Egypte ancienne et ses dieux", Jean-Pierre Corteggiani rappelle que l'un des textes magiques du papyrus Chester Beatty VII décrit ainsi la déesse syro-palestinienne Anat : "La divine, la vaillante, la femme qui se comporte en guerrier, habillée comme les hommes et sanglée comme les femmes". Il rappelle que sa présence est bien attestée en Egypte à partir de l'époque Ramesside et "qu'il s'agit en effet d'une divinité guerrière venue du monde sémitique"…
Quant à la représentation royale, les caractéristiques stylistiques la datent de la XIXe dynastie et ses traits l'apparentent à Ramsès II, ce que semble confirmer son lieu de provenance : Tanis…
C'est en effet dans le Grand Temple d'Amon de la "Thèbes du nord" que des fragments de cette statue ont été découverts, en 1825… Cette année correspond notamment aux fouilles menées par Jean-Jacques Rifaut pour le compte du consul Bernardino Drovetti… Il semblerait que la tête (seule et détachée) du souverain soit celle que présente Jean Yoyotte en page 52 de "Tanis l'or des pharaons" avec la légende : "Tête de Ramsès II, provenant d'un groupe colossal exhumé par Rifaut en 1825"…
Dans son "Ramsès II", Claude Obsomer rappelle que : "Beaucoup de monuments de Ramsès II furent transportés à Tanis après l'abandon de Pi-Ramsès, au cours de la Troisième Période Intermédiaire". Il cite notamment une "douzaine de grandes stèles de granite", "une vingtaine d'obélisques de Ramsès II" et évoque : "Plus d'une vingtaine de grandes statues de Ramsès II" dont "certaines associent au roi l'image d'une ou plusieurs épouses, Bentânat, Mérytamon, Maat-Hor-Néférourê ; d'autres montrent le roi en compagnie de la déesse Anat, Sekhmet ou Ouadjyt ; une dernière l'associe à Rê-Horakthy et Ptah-Tatjénen"… Il convient ici de mentionner notamment la dyade de granite gris de Ramsès II et Anat assis (Caire JE 56366) découverte par Pierre Montet, lors des fouilles 1930-1933 dans le "temple d'Anat" (temple de Mout) à Tanis, ou encore celle de granite rose où ils sont debout (Louvre AF 2576), mise au jour au même endroit par le même découvreur, en 1929 ou 1932. Au sujet de cette dernière, Christophe Barbotin ("Les statues égyptiennes du Nouvel Empire. 1, Statues royales et divines, Musée du Louvre"), estime qu'elle constitue "un bon témoignage des 'Dieux de Ramsès' où le roi est étroitement associé à telle ou telle divinité au sein de dyades. Anat est fréquemment dans ce rôle"….
Bien que retrouvée à Tanis, tout porte à croire que cette dyade GEM 20084 devait originellement provenir de Pi-Ramsès, comme ce fut le cas de la quasi totalité des vestiges au nom de Ramsès II découverts dans la Thèbes du Nord.
Le cartel du musée mentionne que : "la tête de la déesse a été saisie chez un dealer privé en 1927"… Hourig Sourouzian précise effectivement dans son ouvrage cité précédemment, que le groupe était initialement exposé dans le jardin de Tahrir "sans la tête de la déesse". Et elle ajoute que : "Identifiée au musée d’Alexandrie par J. Yoyotte qui la fit transférer au Caire, la tête fut recollée au groupe grâce à M. Saleh, alors directeur du musée"…
Au cours de ces trois millénaires, ce groupe statuaire a subi bien des vicissitudes… Déplacé, brisé, martyrisé, décapité, nous ne pouvons que nous réjouir qu'avec cette "intégrité" retrouvée, il reprenne l'apparence et la symbolique qui lui avait été conférées par un sculpteur de la XIXe dynastie…
marie grillot
sources :
Jean Yoyotte, Tanis l'or des pharaons, catalogue de l'exposition Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 26 mars - 20 juillet 1987, Association Française d'Action Artistique, 1987
Christophe Barbotin, Les statues égyptiennes du Nouvel Empire. 1, Statues royales et divines, Musée du Louvre, Éditions Khéops, 2007
Hourig Sourouzian, Catalogue de la statuaire royale de la XIXe dynastie, Institut Français d'Archéologie Orientale, Bibliothèque d'Etude 177, 2019
https://www.ifao.egnet.net/uploads/publications/enligne/BiEtud177.pdf
Claude Obsomer, Ramsès II, Pygmalion, 2012
King Ramesses II and a Goddess
https://gem.eg/en/collection/artefacts/king-ramesses-ii-and-a-goddess
Dyade de Ramsès II et Anat - Cartel Louvre
https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010028854
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire