Il en va ainsi de ce sphinx accroupi réalisé en faïence, ce "bleu égyptien" si caractéristique, qui a pris une teinte tirant vers un gris violacé, alors que les détails sont matérialisés en creux, dans une pâte blanche qui a plutôt bien résisté au temps.
Il est haut de 30 cm et on ne peut que regretter que cette représentation soit lacunaire (parties basses antérieure et postérieure partiellement manquantes) … Mais ce qu'il en demeure est d'une beauté captivante qui reflète la maîtrise atteinte par les artisans sous le règne prolifique d'Amenhotep III. Ils ont insufflé à cette période, un style immédiatement reconnaissable par son esthétique étudiée, ses lignes harmonieuses et sa perfection dans l'exécution.
Le visage royal est d'une rondeur enfantine et le nez affiche des narines délicates. Les lèvres ourlées sont entourées de ce listel, si particulier et révélateur, qui en accentue le relief et l'imprègne de sensualité. Les grands yeux, légèrement obliques, étirés d'une ligne de fard sont orphelins de l'incrustation qui leur donnait vie. La barbe postiche recourbée est très joliment tressée par des incisions savamment entrecroisées qui lui confèrent un grand réalisme. Avec ses rayures fines et rapprochées, incrustées de pâte blanche, le némès qui couvre une grande partie du front revêt un aspect singulier. Le collier ousekh est si bien fait qu'il restitue parfaitement les rangées de perles tubulaires bleues espacées de blanc.
Ses ailes sont repliées le long du corps et, sur le devant du poitrail, une restauration discutable rejoint le cartouche royal de Nebmaâtrê
Dans son "Catalogue général des antiquités égyptiennes du Musée du Caire, n° 42001-42138, Statues et statuettes de rois et de particuliers", Georges Legrain - qui en est également le découvreur - décrit ainsi son "costume" : "La tête est coiffée d'un beau klaft rayé, bleu et blanc, sans uraeus. Une barbe tressée pend au menton ; elle est rattachée aux oreillettes du klaft par une jugulaire. Les yeux étaient rapportés. Le klaft qui, d'ordinaire, est lié en queue en arrière, demeure élargi et couvre le dos. La gorge est couverte d'un collier à plus de six rangs, et les épaules et le poitrail portent une sorte de capuchon rayé en dessous duquel sont figurées des plumes courtes d'abord, longues ensuite, qui couvrent la partie supérieure du dos".
S'il indique également que : "Une inscription mutilée se voit encore sur la tranche gauche du socle", le cartel du Grand Egyptian Museum précise que : "Il s'agit d'un exemple unique de sphinx royal en bleu égyptien, réinscrit plus tard par le roi Séthi Ier"…
Cette statue a été découverte dans ce qui a été dénommé "La cachette de Karnak". En 1903, Gaston Maspero, directeur du Service des Antiquités avait donné à Georges Legrain la consigne "de fouiller un endroit mal connu du temple d'Amon, de préférence aux alentours du lac sacré". Il optera alors pour la cour du septième pylône. Et, c'est là que, le 26 décembre 1903, après avoir mis au jour de nombreux blocs datant du Moyen et du Nouvel Empire, il découvrira, en soulevant une stèle de Séthy Ier, une "favissa"… L'année suivante, sans "Nouveaux renseignements sur les dernières découvertes faites à Karnak (15 novembre 1904 - 25 juillet 1905)", Georges Legrain relatera : "Lorsqu'en juin 1904 les recherches dans la cachette de Karnak furent suspendues, nous pouvions déjà dire que notre besogne était loin d'être terminée. La fosse d'où sortirent de si nombreux et importants monuments en renfermait bien d'autres encore que nous n'avions pu atteindre. M. Maspero me donna l'ordre d'entreprendre une seconde campagne aussitôt que le retrait des eaux d'infiltration le permettrait… Et cette année-là notera-t-il dans son compte rendu : "Nous avons eu la bonne fortune de découvrir presque tous les morceaux et la tête intacte d'un joli sphinx d'Aménôthès III en faïence bleu-gris clair avec rehauts blancs". La découverte est datée du 1er avril 1905 et il apparaît que le sphinx a été trouvé en trois morceaux…
"La Cachette de Karnak" s'inscrit comme l'une des plus belles découvertes égyptologiques du début du XXe siècle et son apport est considérable ! Pendant cinq fructueuses - mais difficiles - saisons (1903 - 1907) : près de 800 statues et 17000 bronzes seront extraits de cette fosse profonde de 10 à 15 mètres…
Ce sphinx a été enregistré, pour le référencement propre à la Cachette de Karnak - CK 502 - K 55 et, pour le Musée du Caire, au Journal des Entrées - JE 38374 et au Catalogue Général - CG 42088. Il est exposé au GEM de Guizeh (Grand Egyptian Museum) depuis octobre 2024.
marie grillot
sources :
Georges Legrain, Nouveaux renseignements sur les dernières découvertes faites à Karnak (15 novembre 1904 - 25 juillet 1905), RecTrav 28, 1906, p. 137-161
Georges Legrain, Catalogue général des antiquités égyptiennes du Musée du Caire, Nos 42001-42138, Statues et statuettes de rois et de particuliers, tome premier, IFAO, Le Caire, 1906
https://api.nakala.fr/data/11280%2F204532ca/7d4f6b57adba4201ff879d7f9f1cb59424ad9394
Betsy Bryan, Arielle P. Kozloff, Lawrence M. Berman, Élisabeth Delange, Aménophis III, le Pharaon-Soleil, Réunion des musées nationaux, 1993
https://excerpts.numilog.com/books/9782711875849.pdf
Laurent Coulon, La Cachette de Karnak - Nouvelles perspectives sur les découvertes de Georges Legrain, ouvrage collectif IFAO, 2016
Laurent Coulon, Emmanuel Jambon, Base de données "Cachette de Karnak et numéros "K" de G. Legrain", IFAO
https://www.ifao.egnet.net/bases/cachette/ck265
Egypte-actualités, interview "Laurent Coulon présente l'ouvrage 'La Cachette de Karnak - Nouvelles perspectives sur les découvertes de Georges Legrain'"
https://egyptophile.blogspot.com/2016/11/laurent-coulon-presente-louvrage-la.html
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