jeudi 16 avril 2026


"Proverbes et dictons de l'Égypte ancienne" 

 Une compilation de la "sagesse égyptienne"

éclairée par Bernard Mathieu


Bernard Mathieu présente son ouvrage "Proverbes et dictons de l'Égypte ancienne"

publié aux Editions Decoopman en mars 2026



 

Après des études de lettres classiques et d'égyptologie à Montpellier, Bernard Mathieu a étudié à la Sorbonne, puis à l'École Pratique des Hautes Études. Agrégé de lettres classiques, co-fondateur de l'Institut Khéops en 1986, il a obtenu son doctorat d'égyptologie en 1989. Il a été, de 1999 à 2004, directeur du prestigieux Institut Français d'Archéologie Orientale au Caire (IFAO). Professeur d'égyptologie à l'Université Paul-Valéry de Montpellier, spécialiste de la langue et de la littérature de l'Égypte ancienne, il s'est notamment spécialisé dans l'étude des Textes des Pyramides et a publié les cinq premiers volumes d'une anthologie de La littérature de l'Égypte ancienne, aux éditions des Belles Lettres.

Avec sa riche compilation Proverbes et dictons de l'Égypte ancienne qui vient de paraître aux éditions Decoopman, c'est à une "littérature" profane et populaire qu'il se consacre et éclaire de son expertise …


Nous le remercions bien sincèrement d'avoir accepté de nous accorder cette interview et de nous permettre ainsi de mieux appréhender cette "sagesse égyptienne"…

 




Egypte-actualités - marie grillot : "Les proverbes exploitent souvent les ressources stylistiques du langage pour marquer les esprits : un proverbe fait danser les mots, il unit les termes que les hasards lexicaux font s'apparenter" écrivez-vous. Pouvez-vous nous préciser ce qui distingue un proverbe d'un dicton ?

 

Bernard Mathieu : Vous avez raison de vous interroger sur ce point. La distinction entre "proverbe" et "dicton" est à vrai dire bien floue. De fait, en consultant les dictionnaires, on s'aperçoit vite qu'il n'y a pas de distinction sémantique fondamentale entre les deux. Si j'ai retenu malgré tout les deux termes dans le titre de cet ouvrage - j'aurais pu ajouter "adages", "aphorismes", "maximes", "préceptes", "sentences", etc. ! - c'était pour signaler d'emblée mon parti-pris d'élargir au maximum mes critères de sélection. C'était aussi pour souligner la nature foncièrement orale (pro-verbedict-on) de cette documentation, même si l'on ne peut y accéder aujourd'hui, bien évidemment, que par le biais de sources écrites.

En parlant d'oralité et d'écriture, on touche en réalité un sujet particulièrement important. La distinction que nous faisons, de nos jours, entre oral et écrit, n'est pas aussi pertinente qu'on pourrait l'imaginer dans la culture pharaonique. Pour résumer, la mise en écriture était surtout, pour l'Égyptien ancien, une manière d'assurer la durée de la parole, de la rendre permanente, de même qu'un monument de pierre, est une façon d' "éterniser" une construction censée être faite de papyrus et de bois. Le texte est à la voix ce que la pierre est au végétal.

Bref, ces proverbes nous font entendre le son de la voix des Égyptiens, exactement comme les multiples textes rituels, par exemple, qui sont autant de formules orales, ainsi qu'ils tenaient à les nommer.

Hélas - et c'est le drame des égyptologues qui aimeraient bien retrouver précisément cette voix -, nous ne pouvons rétablir la prononciation authentique des mots car les Égyptiens anciens, comme les cultures sémitiques actuelles, ne notaient pas les voyelles dans leurs différents systèmes d'écriture. Nous en sommes donc réduits à restituer les sonorités de manière approximative. Par exemple : neb em séfénou tjaté em séchémou, "Seigneur bienveillant, vizir à la tâche", ou âcha khérou âned hénou, "De l'exubérant peu nombreux sont les proches". Comme je le signale dans l'introduction du livre, les jeux de mots que l'on peut déceler dans les proverbes égyptiens n'ont rien à envier à nos "Oignez vilain il vous poindra, poignez vilain il vous oindra", "À bon chat bon rat", ou "Qui vole un œuf vole un bœuf" !

 

 

Ea-mg : Quelles sont les principales sources sur lesquelles vous avez travaillé pour faire cette "compilation" qui intéresse une aussi longue période ? 

 

BM : J'ai ouvert le plus largement possible l'éventail des sources, pour ne pas laisser échapper trop de "pépites". Bien sûr, la liste n'est pas exhaustive, ni surtout fermée, car, on le sait, les découvertes archéologiques sont constantes, et de nouveaux textes peuvent émerger à tout moment.

J'ai exploité les sources "littéraires", au sens large, dans lesquelles les auteurs ont pu glisser dans leurs compositions aussi bien des dictons en usage dans leur environnement culturel que des sentences ciselées pour les besoins de la cause, pour servir leur propos. Très logiquement, ce sont les enseignements ou sagesses, l'un des genres les plus productifs de l'Égypte ancienne, qui fourmillent de conseils de vie énoncés sous forme proverbiale. Depuis l'Enseignement de Ptahhotep du début du Moyen Empire, connu notamment par le Papyrus Prisse, un papyrus intact, conservé à la Bibliothèque nationale de Paris, jusqu'aux Instructions de Chachéchonqy et à l'Enseignement du Papyrus Insinger, longues compositions démotiques du début de l'époque ptolémaïque, ces textes livrent nombre de préceptes qui nous font entrer de plain-pied dans l'univers mental des Égyptiens de l'Antiquité.

Mais des maximes apparaissent aussi dans des autobiographies gravées sur des stèles, sur des statues, dans des prières, des textes magiques, des récits mythologiques, des contes, sur des ostraca (tessons de poterie ou éclats de calcaire utilisés comme supports d'écriture ou de dessin), sur le plat de scarabées en pierre, etc. Et même dans des compositions où ils sont moins attendus, comme le fameux "Poème de Qadech" célébrant la (prétendue !) victoire de Ramsès II, où l'on peut entendre, mis dans la bouche de son opposant, l'empereur hittite Mouwatalli, ce précepte avisé : "L'entente est plus utile que le combat".

 

 

Ea-mg : Ces proverbes et dictons peuvent-ils vraiment traduire une sagesse "populaire" alors que, comme vous le précisez : "ces sentences émanent généralement de l'élite lettrée, celle de la classe dirigeante des scribes" ?

 

BM : Il faut reconnaître en effet que la plupart des proverbes présentés dans ce livre émane du milieu restreint des professionnels de l'écriture, des intellectuels, des lettrés et qu'ils ne nous permettent qu'indirectement de plonger dans le quotidien de "l'homme de la rue". Mais la sagesse populaire, on le sait, est capable de trouvailles littéraires et d'artifices de style aussi ingénieux que le seraient des écrivains patentés ! Comme l'exprime ce célèbre passage de l'Enseignement de Ptahhotep : "Le beau langage se dissimule plus encore que l'émeraude, on peut le trouver jusque chez les servantes qui sont aux meules".

La sagesse populaire transparaît à l'évidence dans les maximes qui sentent bon (si l'on peut dire) le monde agricole, qui n'est pas celui des scribes. Ainsi : "On ne plaint pas un âne bâté pour un braiement", ou "Qui ne ramasse pas de bois à la saison chémou ne se chauffe pas à la saison péret". Cette dernière sentence, qu'on pourrait transposer par "Qui ne ramasse pas de bois en été ne se chauffe pas en hiver", fait immanquablement penser à La Cigale et la Fourmi de La Fontaine, lequel a adapté une antique fable d'Ésope qui se concluait, justement, par "si tu chantais en été, danse en hiver !".

Par chance, une maxime nous est parvenue d'une lettre authentique qu'un petit propriétaire terrien, en déplacement, avait envoyé à sa famille, restée à Thèbes, qui se plaignait de difficultés économiques : "Mieux vaut une moitié de vie qu'une mort intégrale". Une façon de dire qu'il faut éviter de se plaindre quand le sort d'autres personnes est bien pire. Assurément, le dicton avait cours dans la population d'alors…

 

 

Ea-mg : La religion, les sentiments nobles comme l'amour et l'amitié, la morale, la justice, l'attachement au pays, la valeur "travail", la vie, la mort en constituent les principaux thèmes : ce sont autant de préceptes à suivre ?

 

BM : Il est frappant de constater combien les valeurs prônées dans ces proverbes venus de périodes si lointaines, parfois, témoignent de conceptions apparemment universelles. Je dis "apparemment", car il faut toujours se garder de rapporter à soi, à son propre univers, la pensée des autres. C'est la raison pour laquelle, dans les traductions, j'essaie de rester toujours le plus fidèle possible au texte original en explicitant, le cas échéant, les idiomatismes.

Cela posé, l'homme a ses constantes, dans ses travers plus encore, sans doute, que dans ses qualités !

Il est une thématique que je trouve particulièrement intéressante, et relativement saillante dans la documentation égyptienne, qui est celle de la solidarité. Il y a quelques années, l'égyptologue allemand Jan Assmann, récemment disparu (2024), l'un des maîtres de notre discipline, avait montré combien cette valeur de solidarité était centrale dans la définition de la maât, que l'on assimile encore trop souvent, à tort, à une sorte d' "harmonie cosmique". Plusieurs maximes illustrent cet aspect de la vie quotidienne, un aspect essentiel qui cimente la société en compensant les inégalités de fait : "Si l'un n'a pas d'orge, l'autre devra (lui) en donner", "On ne doit pas repousser le nécessiteux", "Ne te montre pas mesquin de ce que tu possèdes".

Dans cet ordre d'idées, une lettre fictive de l'époque ramesside nous apprend qu'il existait une pratique selon laquelle un homme riche sans enfant devait absolument en adopter un, sous peine de passer pour un individu égoïste : "Celui qui n'a pas d'enfant, l'usage veut qu'il adopte quelque orphelin pour l'élever". Un égoïste stupide, qui plus est, car ce fils adoptif était apte à prendre en charge, en retour, le culte funéraire de son père d'adoption !

 

 

Ea-mg : Bien sûr quelques-uns comme "Avec tes poissons de la nuit et tes oiseaux du jour" ou "La suppression de l'éclat de rire de Seth, il est utile de la doubler" seraient, sans votre éclairage, difficiles à appréhender… Mais la plupart de ces "sentences" résonnent en nous : "Ce qui vient de la terre s'en retourne à la terre" (500 ans avant notre ère) nous renvoie à la Bible ("tu es poussière et à la poussière tu retourneras"…). "Il faut prendre le taureau par les cornes" ou "Dent pour dent" sont en usage encore aujourd'hui… Avec cette "économie" de mots qui traverse le temps, ils ne cessent de nous parler ? 

 

BM : Vous citez en effet quelques cas manifestes de vérités universelles ! J'ai été surpris moi-même de découvrir au verso d'un ostracon ramesside, injustement négligé par les égyptologues, une liste de proverbes dont : "Il faut prendre le taureau par les cornes". On a là la toute première version (vers 1200 av. n. è.) d'un adage connu dans de multiples langues.

On ne compte pas, non plus, les variantes de "Qui envoie un crachat au ciel, c'est sur lui qu'il retombe", dont les Instructions de Chachéchonqy fournissent la première formulation.

Plusieurs maximes, comme vous le signalez, ont leurs correspondants dans les écrits bibliques : "Dent pour dent !", "Ce qui vient de la terre s'en retourne à la terre", "Une génération s'en va et une autre demeure", "Une chose, les paroles prononcées par les hommes, une autre, les actions du dieu", "L'homme, il est argile et paille, et le dieu est son potier", "Qui remue la pierre, c'est sur son pied qu'elle tombe", etc.

Cette convergence notable n'est pas seulement le fait d'une simple proximité géographique de deux cultures voisines du Proche-Orient ancien. Il est des cas où les emprunts bibliques à la tradition littéraire pharaonique sont patents. L'un des meilleurs spécialistes actuels des études bibliques, Thomas Römer, affirme à propos du livre biblique des Proverbes (justement !) : "La dépendance littéraire du texte biblique par rapport à son modèle égyptien est évidente" (dans Le livre des Égyptes, 2014, p. 303).

 

 

Ea-mg : Est-ce que l'on peut conclure que les principales valeurs prônées ou véhiculées posent les bases de la "vraie" sagesse, celle qui va perdurer à travers les siècles ? Est-ce que vous pensez que l'Egypte ancienne a nourri en son sein les précurseurs d'Esope, de La Fontaine ou bien encore de La Rochefoucauld ?

 

BM : Une tradition antique voulait qu'Ésope ait séjourné en Égypte, voire qu'il était égyptien ! À vrai dire, on ne connaît à peu près rien du personnage historique, ni de combien de fables qui lui sont attribuées il fut réellement l'auteur. Il demeure intéressant, toutefois, qu'on ait supposé dès l'Antiquité une filiation possible, fût-elle imaginaire, entre la sagesse égyptienne (réputée) et les morales exprimées sous forme de fables. On notera avec intérêt qu'un certain Démétrios de Phalère, qui fut le premier à compiler un corpus ésopique, était précisément l'un des fondateurs de la Bibliothèque d'Alexandrie.

Pour répondre à la question, une civilisation dont on vante à juste titre la longévité exceptionnelle ne pouvait qu'accoucher d'une sagesse profonde, exprimée de manière efficace et méditée.

Même si cette thématique n'est pas foncièrement originale, je trouve particulièrement bien tournées les maximes faisant l'éloge de la mesure, une vertu que l'on prête généralement aux Grecs anciens qui condamnaient l'hybris, mais que les Égyptiens avaient magnifiquement célébrée dès le XXe siècle avant notre ère : "Une coupe d'eau suffit à étancher la soif", "Un peu de presque rien tient lieu de presque tout".

Il est un proverbe qui résume à merveille, selon moi, le message qu'ont souhaité transmettre les Égyptiens anciens aux générations futures, et c'est encore l'Enseignement de Ptahhotep qui nous le délivre : "Tandis que le sage se lève au matin pour trouver la permanence, l'ignorant s'agrippe au présent"…




Bernard Mathieu

Proverbes et dictons de l'Égypte ancienne, Editions Decoopman

mars 2026

 

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