vendredi 12 février 2016

Hathor, déesse vénérée par les artisans de la "Place de Vérité"

Ostracon représentant le visage de la déesse Hathor sur une fleur de lotus - calcaire peint - XIXe dynastie
découvert par Bernard Bruyère (IFAO) lors de ses fouilles de 1923 - 1924 dans la TT 330, tombe de Karo à Deir el-Medineh
Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre - E 12966 (n° inv. fouilleur : 2645) - photo © 2000 Musée du Louvre / Georges Poncet

Cet ostracon "figuré" provient de la nécropole de l'actuel village de Deir el-Medineh. Dans l'antiquité cet endroit était appelé "'La Place de la Vérité' ou 'La Place de l’Ordre (royal)' voire encore 'le village (de l’institution) de la Tombe'" précise Christian Leblanc dans "Le Bel Occident".

Fondée au début de la XVIIIᵉ dynastie sous le règne de Thoutmosis Iᵉʳ, cette institution royale était composée d'hommes qui travaillaient au creusement et à la décoration des demeures d'éternité de la Vallée des Rois, de la Vallée des Reines, et même de nécropoles plus lointaines. "Le fait que nous les désignions souvent comme des 'ouvriers' tend parfois à accréditer l'idée fausse que la communauté du village de Deir el-Medineh figurait à l'échelon le plus bas de la société égyptienne. En fait ces hommes étaient des artisans, pour la plupart hautement qualifiés et distingués pour leur savoir-faire" précise Pierre Grandet dans "Les artistes de Pharaon". Protégés par de hautes murailles, ils vivaient, avec leurs familles, dans des maisons de pierre au toit fait de feuilles de palmier. Ils disposaient également de lieux de culte et, sur les flancs de la montagne thébaine, d'une nécropole où creuser leur demeure d'éternité.
Le village actuel de Deir el-Medineh - ou "Village des artisans" - était appelé dans l'antiquité :
 "Set Maât her imenty Ouaset" - la "Place de Vérité à l’occident de Thèbes" 


Le village, demeuré longtemps enfoui sous les sables, fut "redécouvert" au XIXe siècle. Les "consuls collectionneurs" Bernardino Drovetti et Henry Salt semblent y avoir initié les premières fouilles… Le temps d'une exploration plus scientifique viendra  avec Karl Richard Lepsius avant que ne s'y consacre, en 1905, Ernesto Schiaparelli de la Mission archéologique du Musée de Turin. Enfin, en 1917, la concession sera attribuée à l'IFAO (Institut Français d'Archéologie Orientale) : Bernard Bruyère y travaillera de 1922 à 1951.

C'est lors des fouilles de 1923 - 1924 qu'il trouve, dans la falaise nord, une tombe orientée au sud et précédée d'une cour en terrasse. Elle sera numérotée TT 330 et son "propriétaire" se révélera être Karo, serviteur de la Place de Vérité sous la XIXe dynastie. Dans son "Rapport sur les fouilles de Deir el Médineh 1923-1924", il liste les objets qui y furent découverts, parmi lesquels : un fragment de bas-relief en grès, un fragments de stèle en calcaire, des oushebtis, etc …, et cet ostracon ..
Bernard Bruyère - égyptologue 
(Besançon, 10-11-1879 - Saint-Germain-en-Laye, 4-12-1971)

Les ostraca (au singulier : ostracon) sont des tessons, éclats ou fragments de calcaire, ou encore de terre cuite, qui étaient, dans l'antiquité, utilisés par les artisans pour s'exercer. Ce type de "support", qu'ils trouvaient à profusion dans les flancs de la montagne leur permettait de faire et refaire leurs dessins ou écrits jusqu'à atteindre l'excellence. Ils sont généralement classés en deux catégories : inscrits (hiéroglyphe, hiératique, démotique,…) ou figurés (dessin, sculpture).

Dans son rapport mentionné précédemment, le découvreur le décrit ainsi : "Ex-voto à la déesse Hathor. C’est un éclat de calcaire enluminé de couleurs variées représentant le masque féminin d’Hathor vu de face, dont la chevelure en double volute se surmonte de la coiffure en abaque. Au-dessous de ce visage s'épanouit une fleur de lotus. A gauche, un homme debout, en shenti courte de la XVIIIe dynastie, s'approche d'Hathor et tient à la main un bouton de lotus. Une teinte d'ocre jaune remplit le fond de ce petit tableau, et une ligne d'hiéroglyphes, tracés de droite à gauche, donne le nom de la divinité à qui l'ex-voto est dédié : 'Hathor qui règne sur le ciel de Thèbes (Deir el Bahari)'. Ce petit monument mesure 0 m. 13 de hauteur et 0 m. 11 de largeur. Il faut probablement l’attribuer à époque où le culte d’Hathor fut surtout en faveur, c'est-à-dire pendant toute la XVIIIe dynastie".
Ostracon représentant le visage de la déesse Hathor sur une fleur de lotus - calcaire peint - XIXe dynastie
découvert par Bernard Bruyère (IFAO) lors de ses fouilles de 1923 - 1924 dans la TT 330, tombe de Karo à Deir el-Medineh
Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre - E 12966 (n° inv. fouilleur : 2645) - photo © 2000 Musée du Louvre / Georges Poncet


La manière dont est restitué le visage d'Hathor est surprenante : en effet la déesse est généralement dotée d'un visage plein, aux joues rondes, alors qu'ici il affirme clairement une forme triangulaire, presque stylisée. Les grands yeux, à l'iris bien marqué de noir, sont surmontés de sourcils qui épousent leur étirement. La naissance du nez ainsi que la bouche ne sont que légèrement esquissés. La perruque, d'un bleu sombre texturé par quelques traits noirs, est séparée en son milieu en deux masses identiques rejetées à l'arrière des oreilles de vache.

"La présentation de la tête d'Hathor, telle qu'elle est figurée ici (bien qu'une forme aussi triangulaire soit exceptionnelle) est souvent reprise comme élément décoratif des supports architecturaux des temples, dans le chapiteau dit 'hathorique'" est-il rappelé dans "Un siècle de fouilles françaises en Egypte - 1880 - 1980".
Ostracon représentant le visage de la déesse Hathor sur une fleur de lotus - calcaire peint - XIXe dynastie
découvert par Bernard Bruyère (IFAO) lors de ses fouilles de 1923 - 1924 dans la TT 330, tombe de Karo, à Deir el-Medineh
Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre - E 12966 (n° inv. fouilleur : 2645)
dessin de Jeanne Vandier d'Abbadie dans "Ostraca figurés et conservés dans d’autres collections qu’à l’IFAO"

Divinité incontournable du panthéon égyptien, elle est la déesse de l'amour, de la joie et de la musique. "Elle incarne l'éros qui permet le renouvellement perpétuel de toutes les formes de vie, végétale, animale, humaine et divine. Elle est la mère céleste. Sous la forme d'une vache, elle acccueille les défunts dans l'autre monde et les protège avant de les engendrer dans l'univers des invisibles. Elle est en relation avec le fourré de papyrus qui symbolise le lieu de gestation mystique de toute créature en devenir" (Isabelle Franco, "Dictionnaire de mythologie égyptienne"). C'est d'ailleurs ainsi qu'on la retrouve représentée dans certaines tombes thébaines (comme TT 13, ou encore TT 278…) où, parée du collier ménat, elle émerge d'un fourré de papyrus au pied de la montagne d'occident, regardant en direction du soleil levant.
La déesse Hathor émergeant de la montagne thébaine
Tombe d'Amenemheb  - TT 278 - Nécropole de Gurnet Muraï

Quant à la figuration de l'homme debout, elle suscite plusieurs interprétations… Pour Guillemette Andreu ("Les artistes de Pharaon") : "Ce charmant petit ex-voto est consacré par un homme qui s'est figuré lui-même dans l'angle inférieur gauche". Quant à Anne Minault-Gout ("Carnets de pierre"), elle y voit plutôt : "un vestige d'une ancienne scène qui n'a pas été totalement effacée"… 

En 1927, lors du partage des fouilles, cet ostracon, que Jacques Vandier d'Abbadie ("Catalogue des Ostraca Figurés de Deir El Médineh") estimait être "sans doute l'œuvre d'un débutant" a été attribué au Musée du Louvre. Il est entré dans ses collections sous le numéro d'inventaire E 12966.

marie grillot

source :
Ostracon figuré - Tête d'Hathor, fleur de lotus, homme debout
site Cartel - Louvre
https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010008989
Bernard Bruyère, Rapport sur les fouilles de Deir el Médineh 1923-1924, Institut français d'archéologie orientale (IFAO), Le Caire, 1925, p. 95-96, pl. XXVIII 3
https://archive.org/stream/DFIFAO2.3/DFIFAO%202.3%20Vandier%20d%27Abbadie%2C%20Jacques%20-%20Catalogue%20des%20ostraca%20figur%C3%A9s%20de%20Deir%20el%20M%C3%A9dineh%20%281946%29%20LR_djvu.txt
Jacques Vandier d'Abbadie, Catalogue des Ostraca Figurés de Deir El Médineh, Institut Français d'Archéologie Orientale (IFAO), Le Caire, 1946, n° 2046, p. 106
https://archive.org/details/DFIFAO2.3/page/n57/mode/2up
Christiane Desroches Noblecourt, Jean Vercoutter, Un siècle de fouilles françaises en Egypte, 1880 - 1980, cat. exp. (Paris, Musée d'Art et d'Essai, Palais de Tokyo, 21 mai - 15 octobre 1981), Le Caire, Institut français d'archéologie orientale (IFAO), 1981, p. 6, ill. p. 6, n° 2
Isabelle Franco, Dictionnaire de mythologie égyptienne, Pygmalion, 1999
Anne Minault-Gout, Carnets de pierre, Hazan, 2002, p. 54
Guillemette Andreu, Les artistes de Pharaon - Deir el-Médineh et la Vallée des Rois, Réunion des musées nationaux (RMN) / Brepols, 2002, n° 193, p. 244
Base de données "Ostraca figurés publiés par Jeanne Vandier d'Abbadie (DFIFAO 2, fasc. 1-4) et conservés dans d’autres collections qu’à l’IFAO", Inventaire : E 12966 - Inventaire fouilleur : 2645
http://www.ifao.egnet.net/bases/archives/ostraca/ostracafigures
Christian Leblanc, Angelo Sesana, Le Bel Occident de Thèbes Imentet Neferet, De l'époque pharaonique aux temps modernes - Une histoire révélée par la toponymie, L'Harmattan, 2022


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