mercredi 3 février 2016

Hajj Ahmed Youssef Moustafa : 16 ans pour reconstruire la barque solaire de Khéops


Hajj Ahmed Youssef Moustafa (1912-1999) est un personnage resté discret dans l’histoire de l’égyptologie. Et pourtant…

Oui ! Et pourtant ! Il commence sa carrière de restaurateur en archéologie en 1935 avec l’Américain George Reisner, lors des fouilles de la tombe de la reine Hétép-Hérès 1ère, mère de Khéops. Puis il est appelé à exercer ses compétences au Musée égyptien du Caire, où on lui confie les travaux de reconstruction de la première barque solaire de Khéops, mise au jour en 1954 par Kamal al-Mallakh au pied de la face Sud de la Grande Pyramide (première grande découverte archéologique réalisée et contrôlée par des Égyptiens).

Avant de se mettre à l’oeuvre pour ce chantier hors du commun, il entreprend une longue recherche de documentation sur les techniques de construction des bateaux dans l’ancienne Égypte. 

Il étudie les bas-reliefs et représentations des embarcations dans les tombes. Il visite des chantiers de construction modernes à Ma’adi et Alexandrie, en espérant que les charpentiers de marine qu’il rencontre aient conservé et pérennisé les techniques utilisées par leurs glorieux ancêtres. Il compulse de nombreuses publications et se constitue une bibliothèque personnelle de 3.000 ouvrages sur le sujet.

Peu à peu, suite à une patiente succession d’essais et d’erreurs, il devient un expert sur les anciens bateaux égyptiens et le métier de charpentier de marine. Il apprend ainsi que les techniques mises autrefois en oeuvre devaient permettre un démontage facile des bateaux pour les transporter dans le désert et surmonter l’obstacle des cataractes sur le Nil. Le rouf était également constitué d’un assemblage de morceaux préfabriqués et était fixé à la coque de manière à pouvoir être facilement démonté.

Le Hajj Ahmed Youssef doit attendre décembre 1955 pour extraire les parties de la barque solaire de la fosse où elle a été découverte un an et demi auparavant, réduite à un amoncellement de treize couches de pièces de bois empilées, rangées par taille de 10 cm à 33 m, recouvertes d’une couche de mâts et des cordages de plusieurs douzaines de mètres de long. 

À l'abri de l'air et de la lumière, le gigantesque puzzle de 1.224 morceaux est parfaitement conservé, prêt à être remonté. De nombreux morceaux du bateau ont été déposés reliés entre eux avec des cordes. Au fond de la fosse, se trouvent douze rames faites chacune d'une seule grande pièce de bois. 

Le transfert de la fosse vers un hangar réservé à la restauration étant une opération extrêmement délicate (elle durera de décembre 1955 à juin 1957), le Dr Zaki Iskander, chimiste en chef de la section de restauration du Département des Antiquités, doit préalablement intervenir pour appliquer soigneusement une solution résineuse aux pièces dont les fibres végétales sont les plus fragilisées afin de rendre possible leur extraction et leur levage.

Puis le travail de reconstruction peut commencer. En dépit de la documentation qu’il s’est constituée, Ahmed Youssef : "seul face à sa responsabilité" et devant l’énormité de la tâche de redonner sa forme originelle à un bateau de 43 m de long et près de 6 m de large, doit d’abord compter sur lui-même, sur son esprit logique, sur son sens pratique. La technique peut paraître hasardeuse, mais c’est la seule possible. En effet, dans la fosse d’où elles ont été extraites, les pièces avaient été déposées sans ordre immédiatement lisible, hormis celles de la coque, comportant des fentes en forme de "U" qui étaient reliées entre elles avec des cordes de fibres végétales, ainsi que certains indices ou signes hiératiques indiquant à quelle partie du bateau telle ou telle pièce devait se rattacher.

L’administration lui a donné trois années pour mener à bien sa tâche… En réalité, Ahmed Youssef en aura besoin de seize, compte tenu de la complexité des différentes étapes d’extraction et de reconstruction. Compte tenu également de la détermination de l’artisan restaurateur à donner à son oeuvre toute la perfection d’exécution dont il était capable. "Dans la solitude et la tranquillité, écrivait Nancy Jenkins en 1980, l’énormité de la tâche à accomplir apparut tout entière. Il put enfin apprécier la taille prodigieuse du bateau, ainsi que l’effort qu’il devrait fournir pour le reconstruire. Les 1.224 pièces du puzzle étaient rangées par ordre de grandeur, depuis les chevilles de bois de quelques centimètres de long, jusqu’aux deux immenses poutres de 33 mètres, qui formaient les parties centrales du vibord, ou lisses supérieures, de chaque côté du bateau. Mais Hajj Ahmed avoue aujourd’hui que sa confiance n’a jamais flanché. Remarquablement, sa foi en lui-même - même amplement justifiée - ne fut jamais ébranlée. Il était certain que le puzzle pouvait être résolu et également sûr que sa solution était là, dans l’atelier de restauration, dans la charpente même du bateau. Ce n’était pas du mysticisme, (...) mais une approche profondément pragmatique."

La première reconstruction intégrale de la barque solaire est achevée en 1968. Mais, dans l’attente d’une décision sur l’emplacement du musée destiné à l’accueillir, le bateau est démonté et reconstruit plusieurs fois, la cinquième étant la bonne, avec une durée du remontage très sensiblement moindre, tant les éléments du puzzle sont devenus familiers au hajj Ahmed Youssef.

Aujourd’hui, la première barque solaire de Khéops est exposée, à son emplacement d’origine, dans un musée dont l’architecture et les conditions techniques ne font pas l’unanimité, au point qu’il est question d’en transférer le précieux contenu dans le Grand Musée égyptien, actuellement en phase finale de construction.

On peut en effet souhaiter que cette barque, qui : "nous a révélé, comme le souligne Nancy Jenkins, bien des choses que nous ignorions sur les bateaux et la construction navale dans l’ancienne Égypte", soit accueillie dans les meilleures conditions. Pour ce qu’elle représente. Pour sa valeur historique et égyptologique. Par respect également pour celui qui lui a consacré une partie de sa vie et le meilleur de son savoir-faire. 

"J’étais patriote, déclarait le hajj Ahmed Youssef. Je voulais un Égyptien pour restaurer le patrimoine égyptien. Je voulais servir l’Égypte."

Marc Chartier

sources :
http://www.almendron.com/artehistoria/arte/culturas/egyptian-art-in-age-of-the-pyramids/excavating-the-old-kingdom-the-egyptian-archaeologists/
https://pmanuelian.wordpress.com/tag/hagg-ahmed-youssef/
http://legacy.nauticalarch.org/projects/all/africa/cheops-khufu_i_boat_documentation/documents_and_notes/
http://nauticalarch.org/wp-content/uploads/2015/07/Cheops-1-Progress-Reports.pdf
Nancy Jenkins, "The boat beneath the pyramid" 

http://www.gizapyramids.org/static/pdf%20library/jenkins_boat.pdf
En français : La Barque royale de Khéops, éditions France Empire, 1983

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