C'est vers la cinquantaine que Theodore Monroe Davis, richissime américain, se lance dans l'égyptologie, commençant à entreprendre des fouilles d'une ampleur inégalée jusqu'alors. Dans "L'histoire de la Vallée des Rois" John Romer en fait ce portrait "sans concession" : "Cet homme d'affaires averti, petit, sec et nerveux, n'avait rien d'un érudit ; ses manières brusques lui attirèrent peu de sympathies dans le milieu des archéologues. Il noua cependant une solide amitié avec Carter et Maspero, qui éveillèrent son intérêt pour la Vallée des Rois. La collaboration de ces trois hommes fut des plus fructueuses. Davis vouait une profonde admiration à ses deux associés en qui il avait une totale confiance. Dès le début, il fut convenu que les fouilles s'effectueraient pour le compte du Service des Antiquités. Davis, en échange des subsides, avait le plaisir et l'honneur de diriger le travail d'archéologues reconnus." Ainsi, de 1902 à 1912, dans sa concession de la Vallée des Rois, travaillera-t-il avec Howard Carter, James Edward Quibell, Edward Russel Ayrton, Ernest Harold Jones et Harry Burton. Ces années de fouilles seront couronnées de magnifiques découvertes...
Le 3 janvier 1908, relatent Nicholas Reeves et Richard H. Wilkinson dans "The complete Valley of the Kings", Edward Russel entreprit : "les fouilles de la zone où il ferait ses dernières découvertes importantes, du côté ouest du chemin, en face de KV 11, le tombeau de Ramsès III. Des ostraca, et encore des ostraca … Puis, le 5 janvier, il découvre un nouveau tombeau : KV 56, une petite sépulture avec une seule chambre"…
John Romer rapporte : "Le sol était couvert d'une épaisse couche de boue d'un mètre de hauteur dans laquelle étaient enterrés des vases en albâtre et en céramique ainsi que plusieurs objets difficiles à identifier… Ayrton passa deux jours à gratter la boue au couteau avant de voir miroiter dans la terre un minuscule fragment d'or. Avec l'accord de Davis, il arrosa le sol. Une extrême prudence et une grande patience seront ensuite nécessaires pour dégager les artefacts enlisés dans ce magma boueux datant de centaines d'années… Cette laborieuse opération sera largement récompensée puisqu'elle permettra de mettre au jour un exceptionnel ensemble de bijoux en or datant de la XIXe dynastie.
Ainsi, cette tombe "anonyme" (KV 56), sera-t-elle souvent dénommée "The Gold Tomb" : la tombe de l'or. Comme la plupart des objets qu'elle recèle portent les noms de Taousert et Sethy II (ainsi que Ramsès II), Gaston Maspero pense alors qu'ils ont été prélevés dans la tombe de Taousert, qui a été usurpée par Sethnakht (KV 14). D'autre part, Cyril Aldred estimait que la KV 56 n'était pas une cache, mais plutôt la sépulture d'un enfant de Sethy II et Taousert.
Parmi les objets qu'elle livrera se trouve une magnifique paire de pendants d'oreilles en or. Voici des extraits de la description extrêmement précise et détaillée faite par l'égyptologue Émile Vernier dans le "Catalogue général des antiquités égyptiennes du Musée du Caire" (1909) où elles sont présentées sous le numéro 52397.
"Ornement d'oreille avec pendeloques de Séti II. - Or - Trouvé à Biban el-Molouk, cachette d'objets au nom de Séti II et de Ta-usert (fouilles Davis, 1908).
Un ornement d'oreille, composé de deux parties réunies par deux tubes rentrant l'un dans l'autre. La partie qui se présente de face est une fleur, concave, à huit pétales creusés en godrons ; au centre, une demi-perle rapportée cache le départ des pétales. Un tube, soudé derrière la fleur, reçoit le tube soudé à la partie revers. Celle-ci est une calotte sphérique, entourée d'une bordure plate, décorée d'un jonc qui la borde extérieurement et d'un fil strié transversalement. Au centre est une demi-perle entourée d'un rang de petites perles cernées entre deux fils. L'écart entre la fleur qui fait la face et la calotte sphérique est maintenu par la longueur des tubes de réunion. Ce sont ces tubes, ou plus exactement c'est le tube extérieur, seul visible, qui est soudé à la fleur, après lequel viennent s'attacher les pendeloques.
Une plaque en trapèze possède deux anneaux dans lesquels passe le tube. Une échancrure est ménagée entre eux pour permettre au lobe de l'oreille de trouver sa place.
Ces anneaux sont striés transversalement entre deux petites bordures plates. La partie inférieure de cette plaque porte huit anneaux ou brides dans lesquels passe un fil. Dans les sept intervalles sont accrochées les pendeloques. Celles-ci sont composées de cette façon : une perle creuse, sphérique, est décorée de côtes ; à la partie inférieure, la perle porte un appendice en forme de pavillon d'instrument ou de campanule très ramassée.
À la partie supérieure, la perle est réunie à la plaque rigide par des portions de tubes, striés transversalement pour donner l'impression d'un fil roulé. En haut du tube, une bride formant anneaux est soudée ; dans cette bride passe le fil qui réunit les pendeloques à la plaque en forme de trapèze.
Cette dernière est faite d'une double plaque. La partie inférieure (à laquelle sont soudées les brides qui reçoivent le fil) laisse voir l'intervalle qui sépare ces deux plaques. La fleur, la calotte sphérique et la plaque-trapèze, portent des cartouches. Ces cartouches sont tracés au revers des pétales, et c'est le relief que l'on voit à l'endroit ; ils sont aux noms de Sethi II et de son épouse la reine Ta-usert".
Dans son "Catalogue of jewels and precious objects of Seti II and Tauosrit found in the unnamed tomb", George Daressy a, lui aussi, donné une description extrêmement documentée de ces boucles d'oreille. Il ne manque pas de revenir sur le diamètre du tube qui traverse le lobe (14 mm), sur la dimensions des boucles (13 cm), et sur leur poids : 160 grammes !
En 1908, la tombe de Toutankhamon n'avait pas encore été découverte et "ces bijoux, délicieusement travaillés et parfaitement conservés" étaient les premières pièces d'orfèvrerie à être trouvées dans la nécropole royale.
Après avoir été conservée plus de 110 ans au Musée de Tahrir, cette paire de boucles d'oreilles, est, depuis avril 2021, exposée au NMEC (National Museum of Egyptian Civilization) à Fustat.
marie grillot
sources :
Emile Vernier, La bijouterie et la joaillerie égyptienne, MIFAO, Le Caire, 1907
https://archive.org/stream/MIFAO2/MIFAO%202%20Vernier,%20%C3%89mile-S%C3%A9raphin%20-%20La%20bijouterie%20et%20la%20joaillerie%20%C3%A9gyptiennes%20(1907)%20LR_djvu.txt
Theodore Monroe Davis, The Tomb of Siphtah, The monkey tom and the gold tomb, George Daressy, Catalogue of the jewels and precious objects of Sethi II and Tauosrit found in the funerary deposit of Sethi II and Tauosret, Archibald Constable and Co. ltd., London, 1908
https://ia902205.us.archive.org/5/items/tombofsiphtahmon04davi/tombofsiphtahmon04davi_bw.pdf
https://ia804605.us.archive.org/22/items/tombofsiphtahmon04davi/tombofsiphtahmon04davi.pdf
Emile Vernier, Catalogue général des antiquités égyptiennes du Musée du Caire, N° 52152-52639, Bijoux et orfèvreries. T.1. Fasc. 2., IFAO, Le Caire, 1909
https://archive.org/details/VernierBijouxI2
Emile Vernier, Note sur les boucles d’oreilles égyptiennes, BIFAO 8, p. 15-41, Le Caire, 1911
https://www.ifao.egnet.net/bifao/8/2/
John Romer, Histoire de la Vallée des Rois, Vernal - Philippe Lebaud, 1991, p. 289
Nicholas Reeves, Richard H. Wilkinson, The complete Valley of the kings, The American University in Cairo Press, 2002, p. 79
Christian Leblanc, Reines du Nil, La bibliothèque des introuvables, 2009
KV 56 - "The Gold Tomb"
http://www.thebanmappingproject.com/sites/browse_tomb_870.html





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