lundi 18 mai 2015

"Saïs" : courir pour ouvrir la voie de son maître


Leur métier : courir. Être des "avant-coureurs", en adaptant leur vitesse au carrosse ou à la calèche de quelque dignitaire ou haute personnalité qu’ils précédaient pour lui frayer un chemin dans des rues déjà encombrées. 
On les appelait "saïs". C’était autrefois...

Dans son Voyage en Égypte (1869), Théophile Gautier les décrit en ces termes : "Poussant en arabe un cri guttural dont la traduction familière est : "Gare à tes pattes !" apparaissaient, le courbach à la main, deux de ces saïs ou coureurs qui précèdent les voitures de maître pour leur ouvrir un passage dans la foule obstruant les rues étroites de la ville. On ne saurait imaginer rien de plus élégant et de plus gracieux que ces jeunes pages de quinze ou seize ans, choisis parmi les types caractéristiques des races d'hommes dont le Caire offre la réunion. Le costume des saïs est charmant : il se compose d'un gilet de velours richement brodé d'or ou de galons de soie dessinant des arabesques, d'une large ceinture bien serrée sur une taille de guêpe, de caleçons blancs comme ceux des zeibecks, d'une petite calotte posée sur le haut de la tête, et d'une chemise de gaze dont les longues manches, fendues jusqu'à l'épaule, flottent en arrière soutenues par le vent et semblent mettre des ailes d'ange au dos de ces rapides coureurs. Ils ont les jambes et les pieds nus, et portent quelquefois au-dessus de la cheville une mince ligature, sans doute pour éviter les crampes."

D’où étaient-ils originaires ? Certaines sources citent la Nubie ; d’autres, le Delta, sans doute inspirées par un nom qui, en fait, n’a aucune relation avec la ville homonyme de la branche canopique du Nil dans le Delta occidental. L’origine du mot "saïs", nous précise Abla Abdel Razek citant le Lisan al Arab, remonte à la "djahiliyya" (période anté-islamique) : il signifie "s’occuper de son troupeau", puis "gouverner" ("siyâsa" : politique). On retiendra ici le sens de "palefrenier".

Selon les récits à notre disposition, des variantes apparaissent dans les détails vestimentaires de cette fonction aujourd’hui disparue : il y est parfois question d’un turban ou d’un tarbouche au lieu d’une calotte ; les "pieds nus" peuvent être chaussés de "fortes sandales" ; la ceinture est éventuellement équipée d’un poignard… Mais il est toujours fait mention de l’outil de travail principal de ces coureurs traceurs de route : le "courbach" ("fouet" ou "cravache"), utilisé à l’époque ottomane pour administrer des châtiments corporels, ou bien "un long bâton blanc, avec lequel (ils) caressent les reins des Arabes ou des fellahs qui ne se rangent pas assez vite". Quant à la fonction, elle est clairement définie : réclamer le passage en criant au besoin "balek ! balek !" ("attention ! attention !"), ouvrir la route et protéger les personnalités véhiculées. Dans ses Croquis égyptiens : journal d'un touriste, Émile Guimet écrit : "À la portière se tient un saïs qui, lorsque la voiture est en marche, fait l’office de coureur ; précédant les chevaux, la main armée d’un bâton mince et long, il fait écarter les passants, ranger les charrettes, détourner les ânes, reculer les chameaux ; en un mot, il déblaie le chemin et c‘est toujours à grands cris qu’il annonce son carrosse et le noble personnage qui s’y prélasse."

Isidore Justin Séverin Taylor complète ainsi le travail du saïs : "Quelquefois, le saïs cumule les fonctions de palefrenier avec celles de coureur. (...) Il dort auprès des chevaux confiés à ses soins : son salaire est réduit presque à rien. Un ou deux paras par jour et une ration de pain, c’est tout ce qu’on lui donne. Mais en revanche, il se procure une foule de petits bénéfices par des moyens détournés ; en outre, il reçoit très fréquemment des étrennes. Toutes ces ressources réunies rendent sa place lucrative, et lui procurent une existence assez aisée." (La Syrie, l'Égypte, la Palestine et la Judée - 1839)

Quand la fonction du saïs est-elle apparue ? Nous l’ignorons. Par contre, nous pouvons présumer qu’elle a disparu avec la mise au rancart des carrosses et autres véhicules hippomobiles. De coureur qu’il était, le saïs a alors trouvé un emploi sédentaire, mais non moins utile : l’aide au parking et le gardiennage des voitures dans des rues, de plus en plus encombrées, où trouver en emplacement de stationnement tient plutôt de la gageure. Le palefrenier d’antan s’occupe désormais d’une autre espèce de "chevaux" : il est devenu "saïs al-garâj".
Émile Wauters (1846-1933), Le Panorama du Caire, détail. L’arrivée du Kronprinz Rudolf sur les bords du Nil, précédé de deux saïs.

L’emploi a évolué avec le modernisme. Mais comment oublier des conditions de travail du temps jadis que reflète ce récit: "Suivant la fortune, on a un ou plusieurs saïs. Le khédive Ismaïl en avait toujours douze, six blancs et six nègres. Saïd-Pacha un jour revint d'une traite d'Alexandrie au Caire en voiture. Son saïs courut cette route effrayante, ne prenant qu'une heure de repos à moitié chemin ; de retour au palais, le Vice-Roi émerveillé lui fit porter dans sa chambre une bourse pleine d'or, mais hélas, le coureur venait d'expirer dans les bras de sa femme, qui ne put montrer qu'un cadavre à l'officier qui apportait la fortune." ("Le Figaro", Supplément littéraire du dimanche, sd)

Le métier de saïs a aussi ses héros...

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