dimanche 17 mai 2015

La colonne de Pompée : son chapiteau corinthien couvre bien des histoires

Pompey's Pillar Alexandria - Illustration by David Roberts (1796-1864)

La belle ville d’Alexandrie est fière de sa colonne de Pompée. On peut toutefois se demander pourquoi le monument porte toujours ce nom, puisque les spécialistes en antiquités nous assurent qu’elle n’a rien à voir avec Cnaeus Pompeius Magnus, même si le général et homme d'État romain est bien mort en Égypte. Il semble que cette fausse attribution soit imputable aux Croisés du Moyen-Âge qui pensaient que les cendres de Pompée avaient été placées dans une urne déposée au sommet de la colonne.

Par contre, le passé de la "Colonne des Piliers" comme l’appellent les Alexandrins n’en est pas totalement élucidé pour autant. Avait-elle un lien avec le temple de Sérapis, fondé par Ptolémée Ier Sôter (323-282) ? Était-elle au centre d’un immense portique de 400 colonnes identiques, comme l’affirment certains auteurs arabes des XIème et XIIème siècles ? Fut-elle plutôt érigée en 297 en l’honneur de l’empereur romain Dioclétien pour célébrer sa victoire en 296 sur le chrétien Achillée qui avait usurpé le titre d’empereur ? "Il paraît assez probable que la colonne a souvent changé de destination, lit-on dans la Correspondance d’Orient de Joseph-François Michaud et JeanJoseph-François Poujoulat (1830-31). Nous pouvons même affirmer, sans trop d'invraisemblance, qu'on s'est servi quelquefois du beau monolithe pour flatter les princes dont on implorait ou dont on redoutait ta puissance. Cette masse de granit a été dédiée plus d'une fois à la fortune ou à la victoire."
La colonne Pompée et les deux sphinx - Alexandrie

Comme les deux sphinx majestueux, longs respectivement de 3,90 et 4.10 m, découverts en 1906 à l'angle sud de l'emplacement, la colonne de Pompée/Dioclétien est en granit rouge d’Assouan. Elle mesure 26m85 de haut, y compris le socle et le chapiteau corinthien, avec un diamètre de 2m30 au sommet et de 2m70 à la base. Durant le XIXème siècle, elle servait de point de ralliement pour les voyageurs et les navigateurs en raison de sa visibilité.
À gauche : la Colonne dite de Pompée ; Aiguille de marbre couchée dans les ruines de l’ancienne ville d’Alexandrie ; autre Aiguille dite de Cléopâtre.
À droite : Détails de la Colonne de Pompée, par Charles-Louis Balzac et Edme-François Jomard

Une telle merveille, à une époque où la propriété du patrimoine archéologique reposait sur des principes aujourd’hui vilipendés, ne pouvait que faire des envieux, de même que certains obélisques égyptiens qui prenaient le chemin de l’Europe, voire plus loin encore.
Gravure de 1807- L'Aiguille de   Cléopâtre et la Colonne Pompée - Alexandrie 

Ainsi, le voyageur et écrivain français Paul Lucas écrit-il, le 29 juin 1716, à l'abbé Bignon, grand commis de l'État, prédicateur de Louis XIV et bibliothécaire du roi : "Il est arrivé depuis quelques jours en cette ville [de Marseille] le petit-neveu de feu M. de Vauban ; il doit s'embarquer sur le premier vaisseau qui doit aller en Égypte. Le bruit court qu'il va dans ce pays avec des ordres de la Cour pour faire enlever la Colonne de Pompée, qui est en Alexandrie. Je ne suis pas jaloux de l'honneur qu'il espère avoir de l'avis que j'ai donné de faire passer ce beau monument en France."

Benoît de Maillet (1656 -1738), consul de France en Égypte et inspecteur des Établissements français au Levant, écrit pour sa part : "C'est le plus grand dommage du monde que ce monument soit entre les mains de gens qui en sentent si peu le mérite. Oui, cette colonne magnifique est digne de soutenir une statue du roi de France."
La Colonne de Pompée dans "La description de l'Égypte" 

Le consul Maillet ne se contente d’ailleurs pas d'exprimer le désir de voir la colonne sur une des places de Paris. Il concocte même quelque diplomatique et malicieuse manoeuvre pour la faire transporter en France en faisant détourner vers Marseille ou Toulon un bateau prenant officiellement la route des Dardanelles et du Bosphore, la négociation menée par la Sublime Porte étant a priori plus apte à convaincre le pacha d’Égypte.

La colonne a par ailleurs inspiré les plus audacieux tentés par son ascension pour aller contempler d’en haut, comme l’écrivait Henri Baillière en 1867 : "un peu plus d’eau, un peu plus de sable". Pour ce faire, ils ont imaginé diverses techniques, comme en témoigne, en 1833-35, la Correspondance d’Orient : "J'ai lu dans la relation d'un ancien voyageur qu'au commencement du siècle dernier, un Arabe était monté au haut de la colonne, en lançant une flèche. Il avait fait passer une ficelle à travers les corniches du chapiteau ; il y avait ensuite attaché une corde, et par cette corde, il était arrivé jusqu'au sommet du monument, portant un ânon sur les épaules. Cette dernière circonstance de son ascension n'était pas ce qui avait le moins excité la surprise et fixé l'attention de la multitude des spectateurs ; plus tard, un voyageur anglais, puis quelques Français de l'expédition de Bonaparte se servirent d'un cerf-volant pour attacher une corde au sommet de la colonne et pour y monter. Toutes ces ascensions ne nous ont rien appris, si ce n'est que le chapiteau est creux et qu'il a dû porter une urne cinéraire ou une statue qui aura été renversée et détruite."
La Colonne Pompée et les deus sphinx - Alexandrie

Autre témoignage, pour le moins insolite : "Nous venons de voir un spectacle assez singulier : sept Anglais, dont deux dames, arrivés depuis peu de jours en Égypte, sont en ce moment, et depuis deux heures, sur le haut de la colonne dite de Pompée, où ils ont fait porter un repas splendide qu’il savourent tout à leur aise, ce qui a attiré assez grand nombre de spectateurs. Quoique l’espace soit suffisant pour les contenir, quoiqu’ils soient commodément assis et assistés de deux nègres pour les servir, il y a cependant dans cette partie de plaisir beaucoup d’originalité et de courage, et il vous paraîtra singulier qu’il soit moins aisé de descendre de cette colonne que d’y monter. On ne peut donc pas dire comme la sybille à Énée, au moment de passer l’Averne : “Courage, prince, la descente est facile." ("Journal des voyages : découvertes et navigations modernes", 1821)
La colonne de Pompée - Alexandrie 

La colonne de Pompée/Dioclétien aurait-elle inspiré, tout en minimisant leur austérité, des comportements de stylites ? 

Aujourd’hui, mieux vaut partager l’admiration de Claude Étienne Savary (XVIIIème s.) qui voyait dans ce témoin du passé le : "plus beau monument qui soit sur la terre". 

Marc Chartier


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