samedi 18 avril 2015

Souvenirs d'un jeune savant de l'expédition de Bonaparte : Édouard de Villiers du Terrage

Grand temple Dendérah
Gravure par Prosper Jollois et Édouard de Villiers du Terrage - XVIIIe siècle

"Je n’avais pas encore dix-huit ans et j’étais élève à l’École polytechnique." C’est ainsi qu’Édouard de Villiers du Terrage, dit Devilliers (26 avril 1780 - 19 avril 1855) se présente lui-même dans le récit de ses souvenirs.

Le talent ayant parfois besoin de l’aventure pour mieux s’exprimer, en 1798, le jeune Devilliers a écho d’un “bruit” qui se répand dans Paris à propos d’une certaine “nouvelle campagne” que Bonaparte s’apprête à mener, sur les rives du Nil, expédition à laquelle le général en chef compte associer bon nombre de savants. Bien que n’étant pas encore titulaire du diplôme d’ingénieur des ponts et chaussées qu’il brigue, il se porte immédiatement volontaire et embarque à Toulon direction Alexandrie, où il débarque le 2 juillet 1798.
Devilliers

Son séjour en terre égyptienne sera marqué par maints événements qu’il prendra le soin de consigner lui-même, au moins durant une certaine période, récit qui sera publié dans "Journal et souvenirs sur l'expédition d'Égypte : 1798-1801", les notes de l’auteur étant mises en ordre par son petit-fils, le baron Marc de Villiers du Terrage. Il sillonnera le pays de part en part, en compagnie des plus grands noms de la science (les ingénieurs des mines Girard, Descotils, Rozière, Dupuis ; les ingénieurs des Ponts et Chaussées Jollois, Dubois-Aimé, Duchanoy…). Avec eux, il effectuera des relevés des sites visités, ayant trait au commerce, à l'agriculture, à l'histoire naturelle, aux arts et aux antiquités, autant d’éléments qui seront intégrés ultérieurement dans la célèbre "Description de l'Égypte, ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'Armée française"

Plutôt que de reprendre dans le menu détail l’itinéraire très fourni de Devilliers, suivons-le dans trois étapes significatives de son séjour en Égypte, en reprenant le récit qu’il en donne lui-même.

23 septembre 1798 : visite aux pyramides
"Sans faire part de notre projet à nos camarades, nous passâmes le Nil à la nuit et allâmes à Gizeh, où les voyageurs privilégiés s’étaient réunis pour pouvoir partir le lendemain à la pointe du jour. Sans nous faire voir, nous couchâmes tout habillés dans une des pièces du palais et, le lendemain, nous fûmes prêts des premiers. (...)
Nos barques nous conduisirent jusqu’à la limite du terrain arrosé par les canaux. De là, nous nous rendîmes à pied aux Pyramides. Monter dessus la plus grande fut notre premier élan. Du bas, Bonaparte excitait tout le monde. À notre grand étonnement, nous trouvâmes au sommet une plate-forme de trente pieds au carré, alors que de loin, cette pyramide paraît finir par une pointe très aiguë. (...) En descendant, j’eus encore le temps d’entrer dans la Pyramide. Bonaparte y avait renoncé parce qu’il fallait se mettre à plat ventre pour passer sous la pierre de fermeture."
Zodiaque de Denderah - dessin de Prosper Jollois et Édouard de Villiers du Terrage

29 mai : le Zodiaque de Denderah
"Le temple de Denderah, en dehors de toutes ses beautés, renferme un monument d’un intérêt capital : je veux dire me fameux zodiaque circulaire découvert par Desaix et Denon.
Il n’est du reste pas le seul. Avec Jollois, nous en avons trouvé un autre au plafond du grand portique. Denon n’avait eu le temps que d’en prendre un croquis ; nous voulûmes en avoir une représentation fidèle permettant d’étudier exactement les connaissances astronomiques des anciens Égyptiens.
Ce travail fut long et pénible ; placé dans une petite chambre construite sur le haut du grand temple, le zodiaque se trouve dans une obscurité presque complète. Il nous fallut le copier, la plupart du temps avec de mauvaises lumières. Comme il est au plafond et très noirci par une sorte de fumée, pour bien discerner un signe, il nous fallait souvent regarder de longs instants dans une position des plus incommodes. Nous avions commencé par le diviser en huit secteurs égaux par des fils tendus horizontalement au plafond. Enfin, ce travail fut fini à notre entière satisfaction."

Sans précision de date : Découverte d’un nouvelle tombe (qui sera reconnue plus tard comme celle d'Amenhotep III)
"C’est au cours de nos recherches dans la vallée des Rois qu’un jour, franchissant les crêtes du côté de l’ouest, nous fûmes conduits, Jollois et moi, dans une vallée secondaire où nous trouvâmes un tombeau qui n’a été signalé par aucun des voyageurs qui nous ont précédés. Le hasard autant que le soin que nous avons mis à la recherche de toutes les grottes qui pouvaient se trouver dans cette portion de la montagne Libyque nous l’a fait découvrir. Cette sépulture, qui comprend un grand nombre de pièces, diffère des autres dans sa disposition générale.
Ce tombeau, composé de dix chambres, a une longueur de plus de trois cents pieds partagée en trois parties à peu près égales : la seconde partie est perpendiculaire au couloir d’entrée, et la troisième, d’équerre sur la seconde, se trouve parallèle à la première.
Les parois sont couvertes d’un enduit sur lequel on a peint des hiéroglyphes avec une telle profusion qu’ils paraissent avoir été plutôt écrits que dessinés : ils ressemblent tout à fait aux hiéroglyphes des papyrus. (...)"

À propos de ses prédécesseurs, le grand Champollion écrivait: "C’est le 10 novembre que je quittai Osiouth, après avoir visité ses hypogées parfaitement décrits par Jollois et Devilliers, dont j’admire chaque jour à Thèbes l’extrême exactitude."

On ne pouvait imaginer éloge plus flatteur pour le travail scientifique accompli par le membre de l’Expédition d’Égypte que fut Édouard de Villiers du Terrage. Et pourtant, celui-ci écrit à son frère le 20 septembre 1798 : "Je ne tiens plus dans ce pays, je m'y ennuie à périr, j'y perds mon temps et ma santé ; mes plus belles années se passent dans la tristesse."
Étrange destin...

Marc Chartier

sources :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1062115/f9.image
http://sabix.revues.org/879
http://ahrf.revues.org/1574

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