Cette demeure, parfois dénommée aussi Castle Carter, a été construite, en 1910-1911, dans le secteur d'al-Taref, en léger contrebas de la colline d'Elwat el-Diban, à la croisée de la route qui mène à la Vallée des Rois.
Sa présence sur ce promontoire ne cesse de rappeler le travail et la ténacité de deux hommes qui ont écrit une merveilleuse page de l'égyptologie, ramenant à la vie un jeune pharaon endormi depuis plus de 3200 ans, entouré d'un fabuleux trésor…
Lord Carnarvon et Howard Carter ! Britanniques tous les deux, ils viennent cependant d'horizons fort différents et, si huit années les séparent, la même passion les réunira et fera que leurs noms seront "liés" pour la postérité…
L'aristocrate George Edward Stanhope Molyneux Herbert, Lord Porchester, naît le 26 juin 1866 dans l'un des plus beaux domaines d'Angleterre, le château de Highclere. À la suite d'un grave accident de voiture, il est "contraint" à passer ses hivers dans un pays au climat doux… Il choisira l'Égypte. Diminué physiquement, ne pouvant plus se consacrer à ses précédents hobbies, il doit alors trouver d'autres centres d'intérêt… "Il ne vit dans l'égyptologie qu'un moyen agréable d'occuper ses interminables journées d'hiver, loin d'imaginer que ce nouveau passe-temps finirait par l'absorber totalement" (Nicholas Reeves) …
| Lord Carnarvon (George Edward Stanhope Molyneux Herbert, Ve comte de Carnavon) (Highclere - RU - 26-6-1866 - Hôtel Continental-Savoy, Le Caire, Egypte - 5-4-1923 |
Quant à Howard Carter, il est né le 9 mai 1874, à Kensington (Londres) dans une famille modeste. De son père peintre animalier, il a hérité de véritables dons artistiques… C'est en tant que copiste qu'il arrive en Égypte, en octobre 1891. Par son travail, et grâce notamment à Gaston Maspero, il se fera une place dans le milieu de l'égyptologie. En 1900, il est nommé inspecteur général des monuments de Haute-Égypte, puis, en 1904, il est promu inspecteur pour la Basse-Égypte. Cependant, en 1905, sa carrière souffre de ce qui sera appelé "l'affaire de Saqqarah" et qui l'amènera à démissionner de ses fonctions… Sans appointements, il se lance dans un petit commerce d'antiquités mais revient surtout à son premier travail d'artiste, peignant de magnifiques aquarelles …
Quelques années plus tard, Lord Carnarvon - qui a obtenu une concession à Cheikh Abd el-Gournah -, est en quête d'un homme compétent pour superviser ses fouilles. Lord Cromer le met en relation avec Gaston Maspero… Peu après, il écrira au responsable du service des antiquités : "Vous aviez été assez aimable de me dire que vous pourriez me trouver un monsieur sachant l'égyptologie pour surveiller mes travaux. Est-ce que vous avez pensé à quelqu'un ?"
Ce sera Howard Carter ! Ils se rencontrent mi-janvier 1909 à Louqsor et Lord Carnarvon lui propose alors "une somme énorme pour entreprendre, dès février, plusieurs mois de fouilles à Drah abou’l Neggeh". Dès lors, ils partageront la même passion puis la même ambition : celle d'obtenir une concession dans la Vallée des Rois, détenue alors par Theodore Monroe Davis…
| Les découvreurs de la tombe de Toutankhamon Lord Carnarvon (à gauche) et Howard Carter et Castle Carter (photo précédemment exposée à Carter house) |
Il semble que très vite, pour des raisons pratiques et de proximité, l'idée de bâtir une maison de fouilles près des nécropoles de Thèbes s'instaure… S’inspirant de celle bâtie près d'El-Kab en 1906 par Somers Clarke, Carter dessinera lui-même les plans de cette "dig house". Construite dans une architecture vernaculaire, sur un plan carré organisé autour d'un hall central, elle est spacieuse et joliment surmontée d'un dôme.
Lord Carnarvon se réjouit de ce projet auquel il participe financièrement. Il envoie symboliquement des briques provenant de son domaine de Bretby en Angleterre, portant la mention "fabriqué à Bretby England for Howard Carter - Thèbes 1910" afin qu'elles soient intégrées dans la construction. Il faut très certainement y lire une façon de sceller durablement sa présence dans l'existence et l'histoire de la demeure…
Cette grande maison à la belle et élégante silhouette devient, dès 1911, la véritable demeure de Carter. Il y reçoit ses collègues égyptologues, Arthur Weigall, Alan Gardiner, Harry Burton... et Lord Carnarvon s'y installe aussi parfois, lorsqu'il délaisse le Winter Palace.
Le 19 février 1911, Mrs Andrews a la chance de passer "un délicieux après-midi avec Mr Carter dans sa nouvelle maison, bien construite, bien arrangée et très jolie. Elle ressemble à la fois à celle d'un chercheur, d'un érudit et d'un artiste" (T.G.H. James, Howard Carter, "The Path to Tutankhamun").
Carter House - West Bank Luxor - magnifique dessin réalisé en 1994 par Susan Weeks publié le 6 octobre 2018 dans "The art of Susan Weeks" - "Egypt in the Golden Age of Travel" |
Ne rentrant en Angleterre que l'été, Howard Carter y vivra des moment de doute, de fatigue, de découragement, mais aussi de joie, d'excitation lors de la grande découverte en novembre 1922.
Carnarvon décédera quatre mois après la découverte … Carter lui survivra seize années dont dix consacrées à vider la tombe du jeune roi… Peu après son décès, survenu le 2 mars 1939, son testament est ouvert : il lègue sa maison de Thèbes (Carter's House) et tout ce qu'elle contient au Metropolitan Museum. Mais cette dernière volonté ne pourra être réalisée car il existe en Égypte une loi stipulant que toutes les maisons construites sur le domaine des Antiquités égyptiennes sont propriétés de l'État égyptien.
En 1942, Étienne Drioton, directeur du Service des Antiquités, y installera les équipes de restaurateurs qui travaillent, sous la direction d'Alexandre Stoppelaere, à la restauration des tombes thébaines. Il semble qu'ensuite la maison ait été abandonnée pendant de longues années, n'étant que temporairement occupée par des responsables des antiquités.
Puis l'idée a germé d'en faire un lieu de mémoire, un musée ouvert au public. Au début des années 2000, un appel a été lancé afin de recueillir des témoignages visuels pour reconstituer sa "physionomie intérieure", récréer son décor, retrouver l'ambiance qui y régnait lorsque son illustre propriétaire y vivait. Après de longs mois de travaux sa "première" inauguration a eu lieu le 4 novembre 2009 (87 ans après la découverte de Toutankhamon) en présence du 8e Comte de Carnarvon, de sa famille, de descendants d'Howard Carter et de nombreuses personnalités.
Pour le centenaire de la découverte, le Ministère de Tourisme et des Antiquités, l'ARCE, l'USAID, le Griffith Institute, le Metropolitan, et de nombreux prestigieux autres intervenants ont apporté leur concours afin que la maison soit de nouveau restaurée. L'idée générale était de repenser les espaces afin qu'il soient plus en conformité avec leur aspect d'origine et qu'une information plus large soit diffusée aux visiteurs.
"L'ARCE a commencé la restauration de la maison Carter à travers des travaux structuraux et des aménagements paysagers. Cela a été mené conjointement à la recherche et à la diffusion de nouvelles informations à destination des visiteurs et à une présentation renouvelée et historiquement exacte de l'intérieur de la maison. Depuis le 4 novembre 2022, les visiteurs de Carter House peuvent profiter de panneaux d'information complets et bilingues (arabe et anglais) avec des images d'archives qui contextualisent les circonstances sociales et politiques entourant la découverte du tombeau et les nombreuses personnalités clés - égyptiennes et étrangères - qui étaient impliquées" précise l'ARCE (American Research Center in Egypt) dont le projet a été mené par son Directeur du patrimoine culturel, le Dr Nicholas Warner.
C'est une belle allée dallée, bordée de verdure, qui nous mène à cette demeure dont le "crépi" a abandonné sa couleur beige clair pour afficher une belle teinte brun sable sur laquelle se détachent les huisseries peintes en vert.
Chaque pièce a été "reconstituée" et, même si l'on se doute que les meubles et objets ne sont pas "les vrais", on ne peut que saluer l'effort réalisé pour approcher la vérité. Le bureau de Carter est émouvant, avec ses accessoires d'époque, encrier ou encore tampon buvard, machine a écrire,…
Le bureau d'Howard Carter "Carter House" a été restaurée et rénovée en novembre 2022 à l'occasion du centenaire de la découverte de la tombe de Toutankhamon |
Quelques photos illustrent sa vie : enfant avec ses frères et sœur ; avec Percy Newberry et Édouard Naville à Deir el-Bahari (en 1896), avec sa chère nièce, Phyllis Walker (en 1931) dont il fera sa principale héritière, avec le roi Farouk et Étienne Drioton (en 1936)… Un grand portrait, peint par son frère William en 1924, le représente assis, en costume sombre, nœud papillon, fume cigarette à la main…
La boîte à peinture et le chevalet de bois roux sont des témoignages vivants de son côté artiste. Aux murs sont accrochées ses splendides aquarelles, dont de nombreuses sont issues de "The tomb of Iouiya and Touiyou : the finding of the tomb" publié, en 1915 par Theodore M. Davis.
Et puis il y a le magnifique appareil photo de bois vernis, tripode, à plaques de verres, qui est - ou rappelle - celui qu'il utilisait avant qu'il ne laisse à Harry Burton l'honneur d'immortaliser les instants merveilleux liés à la découverte. La chambre noire est là aussi, témoignant de la complexité de la technique du développement des plaques …
Et, partout où se pose le regard, du lit à moustiquaire aux chapeaux de feutre ou de paille, des malles en osier ou de cuir aux ombrelles, du gramophone au télégraphe, des bougeoirs aux lampes à huile, ce sont autant d'accessoires d'un temps révolu qui nous interpellent… Quant à la cuisine, avec ses ustensiles si savamment installés, et où aucune odeur de cuisson ne stagne plus, elle semble regretter le désordre et l'animation qu'elle a connus …
Visiter Carter House, c'est entrer dans une belle maison vernaculaire empreinte du charme "so British" du début du XXe siècle … C'est aussi ressentir l'émotion de se retrouver dans un lieu qui a été au coeur de la grande époque de l'égyptologie...
marie grillot
sources :
T.G.H. James, Howard Carter, The Path to Tutankhamun, TPP, 1992
https://archive.org/stream/HowardCarterThePathToTutankhamunBySam/Howard+Carter+The+Path+to+Tutankhamun+By+Sam_djvu.txt
Elisabeth David, Gaston Maspero le gentleman égyptologue, Pygmalion, 1999
John Romer, La Vallée de rois, Ed. Vernal Philippe Lebaud, 1981
Nicholas Reeves, Toutankhamon, vie, mort et découverte d'un pharaon, Thames, 1990
Michèle Juret, Étienne Drioton - l'Égypte, une passion, Ed. Gérard Louis, 2013
Esquisse biographie de feu Carnarvon par sa sœur, Lady Burghclere
Lord Carnarvon, by Jimmy Dunn
https://www.ladycarnarvon.com/tutankhamun/
The tomb of Iouiya and Touiyou : the finding of the tomb, by Davis, Theodore M., d. 1915, Maspero, G. (Gaston), 1846-1916; Newberry, Percy E. (Percy Edward), 1869-1949; Carter, Howard, 1873-1939, published 1907
https://archive.org/stream/tombofiouiyatoui03davi/tombofiouiyatoui03davi_djvu.txt
https://archive.org/details/tombofiouiyatoui03davi
The tomb of Iouiya and Touiyou : the finding of the tomb, by Davis, Theodore M., d. 1915, Maspero, G. (Gaston), 1846-1916; Newberry, Percy E. (Percy Edward), 1869-1949; Carter, Howard, 1873-1939, published 1907
https://archive.org/stream/tombofiouiyatoui03davi/tombofiouiyatoui03davi_djvu.txt
https://archive.org/details/tombofiouiyatoui03davi
Christian Leblanc et Angelo Sesana, Le Bel Occident de Thèbes Imentet Neferet, De l'époque pharaonique aux temps modernes - Une histoire révélée par la toponymie, L'Harmattan, 2022
Egyptologist Somers Clarke’s house included in monuments’ list
https://www.egypttoday.com/Article/4/55750/Egyptologist-Somers-Clarke’s-house-included-in-monuments’-list
ARCE, visite virtuelle de la maison sur le lien :
https://www.arce.org/carter-house
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