dimanche 22 juin 2014

Une beauté qui défie le temps


Illustration extraite de la "Description d'Egypte"


Faisant une halte nocturne au pied des pyramides et du Sphinx, au cours de son “Hiver en Orient” (titre de son ouvrage publié en 1892), la mystérieuse voyageuse Mag Dalah ne se risque pas à proposer des commentaires d'ordre technique sur la construction de ces monuments : elle se contente de regarder, d'observer, d'admirer. À ses yeux, le sublime se suffit à lui-même. Pourquoi tenter de le disséquer ?
En plus d'être un amas de mètres cubes de blocs de pierre, appareillés avec un savoir-faire qui n'en finit pas de susciter notre légitime curiosité, les pyramides sont d'abord belles. Tout simplement.

“Nous étions un peu émues à la pensée de voir les Pyramides. En arrivant au pied de la colline, qui leur sert de piédestal, nous avons poussé un cri : elles étaient là, telles que les gravures et les photographies nous les avaient fait connaître dès l'enfance, et cependant si différentes de ce que nous avions imaginé !
Jamais je n'oublierai l'impression causée par la vue de ces colosses ; c'est quelque chose d'entièrement nouveau, incomparable, inattendu, à quoi rien ne vous avait préparé. L'œil est bien familiarisé d'avance avec leur forme ; mais aucune description ne peut faire concevoir leur masse énorme, surtout rien ne fait pressentir l'impression d'adorable harmonie de ces monuments avec le cadre qui les entoure. Leur extrême simplicité, leur masse prodigieuse, sont précisément ce qu'il fallait en ce lieu, sur la limite du désert, en face de cette immense plaine verdoyante du Delta. Leur couleur est admirable ; c'est une teinte ambrée, chaude, transparente ; on les dirait éclairées par une flamme intérieure, comme si, depuis tant de siècles qu'il les brûle de sa lumière, le soleil avait laissé dans ces pierres quelques-uns de ses rayons.
Cela est merveilleux au point de vue artistique ; mais, au premier abord, on est surtout impressionné par la pensée de l'antiquité de ces premiers témoignages de la force et du néant de l'homme. Depuis six mille ans, les générations ont passé comme un torrent aux pieds de ces colosses impassibles ; nous-mêmes, nous sommes à peine une goutte d'eau dans ce fleuve qui continuera de couler devant les Pyramides immuables. Là encore, bien plus qu'à Alexandrie,j'ai eu le sentiment des temps écoulés, j'en suis demeurée comme écrasée.
(...) Si j'avais été Égyptienne, j'aurais adoré le Sphinx. Je crois qu'aucune image n'a jamais possédé à ce degré suprême la majesté calme, l'apparence de la vie, et surtout de la pensée. Il y a dans ce visage mutilé une beauté plus qu'humaine, inexplicable, mais frappante, dans ces yeux fixes un regard puissant et assuré comme celui d'un dieu. Sa bouche semble sourire et prête à parler ; on dirait qu'il voit, qu'il écoute et comprend.
Son attitude exprime l'attente, mais aussi une grande fermeté. Il semble personnifier et réunir en une seule toutes les questions qui se posent à la pauvre créature humaine dès qu'elle est jetée sur cette terre, pour y vivre sans savoir comment, en marchant à l'aveugle vers un but caché. Toutes ces questions, le Sphinx les pose, mais comme un être surhumain interrogeant des pygmées, sur des choses qu'ils ignorent et que lui connaît. Il sourit de pitié à notre misère ; son regard est doux pourtant.” (Mag Dalah)

Marc Chartier


http://pyramidales.blogspot.fr/2010/05/ladorable-harmonie-de-ces-monuments.html
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5684018k

“Un hiver en Orient”, par Mag Dalah. Illustrations de l'auteur. Préface de Ed. Rousse, de l'Académie Française. Voyage de l'auteur de Marseille à la Terre sainte en passant par Alexandrie et l'Egypte.

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