samedi 21 juin 2014

Jean-Philippe Lauer, "Imhotep" du XXe siècle


Jean-Philippe Lauer à Sakkara, photo de M. Cyril Le Tourneur d'Ison

Pendant des décennies "des milliers de touristes l’ont vu à l’œuvre sur le plateau de Sakkara, procédant à l’anastylose patiente du monument de Djoser ; sur le fond de sable du désert, une image était familière : sa mince silhouette vêtue de kaki clair, surmontée d’un petit chapeau de toile, la démarche un peu saccadée, un carnet pour croquis à la main". 

Dans cet extrait du merveilleux hommage qui lui a été rendu par le Professeur Jean Leclant, l'homme est là présent, identifié, sans même être nommé…

Et, à l'entrée de ce Musée Imhotep à Sakkara, qu'il a tant espéré et tant attendu, sa mémoire est ainsi rappelée : 
"
Jean-Philippe Lauer 1902 - 2001
Invité par le Service des Antiquités de l'Egypte, sur proposition de C.P. Firth qui dégageait depuis 1924 le complexe funéraire du roi Djéser, J. Ph. Lauer arriva à en Sakkara en 1926 avec un contrat de huit mois qui sera renouvelé jusqu'en 2001 (pendant près de 75 ans !). Architecte et archéologue, il appliquera à Sakkara, en pionnier, les principes de restauration établies en 1905, 1931, puis 1964 et valables jusqu'à nos jours. Modèle toujours actuel pour les restaurations entreprises actuellement par le Conseil Suprême des antiquités de l'Egypte, le tombeau de Djéser, restauré par J.-Ph. Lauer, protégera longtemps encore l'éternité de Pharaon"…
Jean-Philippe Lauer à Sakkara, photo de M. Cyril Le Tourneur d'Ison

Né à Paris, le 7 mai 1902 dans "la bonne bourgeoisie du XVIe arrondissement, héritier d'une longue lignée d'architectes et de lettrés où l'on faisait ses humanités chez les bons pères …" , il poursuit ses études à l'Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts et obtient un diplôme en architecture. 

Au cours de l'été 1926, Pierre Lacau qui a succédé à Gaston Maspero au poste de directeur du Service des antiquités égyptiennes, est de passage à Paris. Il y rencontre un architecte de 24 ans, très intimidé, qui aimerait bien travailler sur les bords du Nil. Il lui propose un engagement de 8 mois à Sakkara … C'est ainsi que Jean-Philippe Lauer arrive sur le site en décembre 1926. "J'étais trop croyant pour croire que seul le hasard avait guidé mes pas dans ce désert", confiera-t-il à son excellente biographe, Claudine Le Tourneur d'Ison. 

Cecil Mallaby Firth, égyptologue britannique qui dirige alors les fouilles sur le site "prit Lauer en estime et l’associa bientôt à ses propres recherches menées dans l'enceinte de la pyramide à degrés de Djoser" (Jean Leclant).

Aucun exemple antérieur n'existant, personne ne sait, à ce moment-là, à quoi avait pu ressembler l'ensemble funéraire de Djoser. C'est un immense puzzle qui se présente à eux. Il faut mesurer, numéroter, ranger par catégories toutes les pièces gisant par terre. A la fin de sa première campagne, Lauer réussit à reconstituer sur papier l'intégralité d'une façade. Ainsi, à chaque saison, grâce à des études raisonnées et à un travail aussi patient qu'acharné, l'immense complexe funéraire se redessinera… 

En janvier 1928, Pierre Jouguet prend la direction de l'IFAO et s'installe, avec sa famille, au palais Mounira. Il est d'usage, pour tout fouilleur, de venir saluer le nouveau directeur de l'institut, ce que fit Jean-Philippe Lauer. Il ne savait pas alors que cet homme qu'il admira dès leur première rencontre deviendrait, dès l'année suivante son beau-père. En effet, en 1929, il épouse "Mimi", Marguerite Jouguet : " "Trois enfants naquirent de cette union : Pierre, Daniel et la très charmante Florence, trop tôt disparue" (Jean Leclant). Ils vivront en famille, dans la petite maison de Sakkara, jusqu'en 1947. Ils y accueilleront de nombreuses personnalités : "Nous étions volontairement retirés du monde, et c'est le monde qui est venu maintenant à nous" confiera Mimi à Claudine Le Tourneur d'Ison. 

A la mort de Firth, en 1931, Lauer continuera sa tâche : redonner vie à ce que le génial Imhotep avait mis 20 ans à créer ! C'est ainsi qu'il sera présent sur le chantier d'octobre à mai, pendant près de 75 ans. 

Bien sûr, iI y étudiera les tombes, notamment avec Etienne Drioton, mais il se passionnera surtout pour les pyramides. Non seulement celle de Djoser, mais aussi celles d'Ouserkaf, d'Ounas, de Têti, de Pepy II et celles de Gizeh. En 1948, il publie "Les Problèmes des pyramides d'Egypte". Il se met dans la peau d'un architecte égyptien de l'Ancien Empire, sans réussir cependant à trouver avec certitude le mode d'élévation de ces millions de blocs. 

Découvertes et aménagements se poursuivent : le Serdab de Djoser, les magnifiques faïences bleues dans les caveaux, l'édification des "maisons" du nord et du sud, sans que jamais il ne se lasse ou s'arrête. Au temps des découvertes succède le temps de la reconstitution du complexe funéraire de Djoser.
Jean-Philippe Lauer à Sakkara, photo de M. Cyril Le Tourneur d'Ison

Pour ces travaux d'envergure, il s'entoure de précieux et éminents collaborateurs. C'est ainsi que Jean-Leclant œuvrera à ses côtés : "En 1963, au décès brutal de Jean Sainte-Fare Garnot, avec lequel il venait d'entreprendre, sur les conseils de Pierre Lacau, le déblaiement de l'appartement funéraire du roi Téti, Jean-Philippe Lauer me demanda amicalement de le rejoindre à Sakkara … Peu à peu j'introduisis à Sakkara les membres de mon équipe : Catherine Berger, Isabelle Pierre, Audran Labrousse, Jean-Pierre Corteggiani, Alain Zivie. Stoïque, d'une étonnante retenue, Jean-Philippe supporta cette invasion : tout compte fait, je suis persuadé, bien qu’il n’en convînt guère, qu'il était heureux d'avoir avec lui tous ces jeunes savants, qui l'entourèrent d’ailleurs, jusqu’à la fin, de leurs respectueuses prévenances". 

L'immense travail de "l'architecte-archéologue en chef de Sakkara" est connu et reconnu. En 1957, il est notamment nommé maître de recherches au CNRS, puis directeur de recherches et directeur honoraire en 1974. Il est également honoré de nombreuses et prestigieuses distinctions : grand-officier de la Légion d'Honneur, commandeur de l'Ordre National du Mérite, de l'Ordre des Palmes académiques, de l'Ordre des Arts et Lettres et également grand-officier dans l'Ordre de la République d'Égypte.
Jean-Philippe Lauer à Sakkara, photo de M. Cyril Le Tourneur d'Ison

Claudine le Tourneur d'Ison, qui a passé beaucoup de temps auprès de lui se souvient avec émotion :"Il voulait absolument, et il avait raison, que l'on tombe nous aussi amoureux du fabuleux complexe funéraire érigé par le génial Imhotep dont il était peut-être la réincarnation. Pour retrouver un ensemble architectural vieux de 2700 ans et détruit sous les sables depuis des millénaires, il fallait que Jean-Philippe Lauer ait eu des conversations secrètes avec lui. 'Je lui parle, me disait-il. Il ne me répond pas directement mais je l'ai souvent senti guider ma main". 

Jean-Philippe Lauer espère profondément la création d'un musée consacré à Imhotep, qui serait édifié près du site. En 1995, l'emplacement est choisi et les travaux commencent. C'est pour lui une grande joie, mais elle sera de courte durée! Le Ministre de la Culture égyptien estime que l'édifice défigure le site et ordonne sa destruction ! 

Ce n'est qu'une dizaine d'années plus tard, grâce notamment à l'implication d'Audran Labrousse son successeur, qu'un autre musée sera édifié. 

Inauguré le 20 avril 2006, il ne pourra malheureusement le voir… Mais, le musée lui rend l'hommage qu'il mérite, l'associant étroitement à son lointain prédécesseur dont il a fait revivre les monumentales réalisations… 

Son grand âge avançant, cette phrase était souvent entendue "Dieu a oublié M. Lauer" … Mais Dieu a retrouvé la mémoire… le 15 mai 2001, Jean-Philippe Lauer, "Imhotep" du XXe siècle, grand "rebâtisseur", s'est éteint à Paris, bien loin de cette nécropole à laquelle il avait consacré sa vie… 

Comment ne pas conclure par ses propres mots : "Le silence fait monter en moi un silence intérieur qui rapproche de l'éternité"… 

marie grillot

Jean-Philippe Lauer à Sakkara, photo de M. Cyril Le Tourneur d'Ison

sources :
Jean-Philippe Lauer, nécrologie par J. Leclant, Bulletin de la Société française d’égyptologie, n° 151 (2001)
Une passion égyptienne : Jean-Philippe et Marguerite Lauer, Claudine Le Tourneur d'Ison, Plon, 1996
Lauer et Sakkara, Claude Le Tourneur d'Ison, Tallandier, 2000 
Lauer, le dernier voyage par Claudine Le Tourneur d'Ison https://egyptophile.blogspot.com/2015/05/lauer-le-dernier-voyage-par-claudine-le.html?q=lauer
Who Was Who in Egyptology, Bierbier, M., London: Egypt Exploration Society
Lauer rejoint Imhotep dans l'éternité,  article d'Ahmed Loutfi et Hala Fares publié dans Al-ahram Hebdo
http://hebdo.ahram.org.eg/Archive/2001/5/23/Null0.htm
Jean-Philippe Lauer, article publié par Alexandre Buccianti, le 18 mai 2001 dans "Le Monde" 
Contamine Philippe. Allocution à l'occasion du décès de M. Jean-Philippe Lauer, correspondant de l'Académie. In: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 145e année, N. 2, 2001. pp. 925-926;
https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_2001_num_145_2_16310
http://www.liberation.fr/portrait/1996/04/25/jean-philippe-lauer-94-ans-architecte-de-formation-egyptologue-par-passion-il-a-consacre-sa-vie-a-sa_167870
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jds_0021-8103_1937_num_6_1_2958
http://www.saqqara.nl/excavations/other-excavations/mission-arch%C3%A9ologique-francaise-de-saqqara-(mafs)
Lauer, Jean-Philippe (1902-2001), 13 contributions de 1950 à 1980
https://www.persee.fr/authority/174933

Toute notre reconnaissance à Mme Claudine Le Tourneur d'Ison pour sa sollicitude, ainsi qu'à M. Cyril Le Tourneur d'Ison qui a accepté de nous confier ses magnifiques photos pour illustrer cet article

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