Elle relata son séjour sur les rives du Nil dans “Les mystères de l'Égypte dévoilés”. Publié en 1865, cet ouvrage peut nous apparaître aujourd’hui comme d’une étonnante modernité. Que ce soit sous l’angle des moeurs touristiques ou celui de ce que nous qualifions aujourd’hui de “liberté de la presse”, les propos de l’auteure pourraient s’appliquer - toutes proportions gardées - au contexte actuel de l'Égypte, sans pour autant distordre le sens des mots ni jouer allègrement aux trop faciles raccourcis historiques.
Plutôt que de tenter quelque résumé trompeur, lisons plutôt :
“La vérité est peu connue sur l'Égypte, et voici pourquoi.
Les voyageurs restent quelques jours à Alexandrie, quelques jours au Caire, puis ils s'embarquent sur le Nil, le remontent, visitent les ruines ; mais ils s'occupent peu de l'intérieur des provinces et du sort du peuple. (...)
"Je connais des Européens, depuis trente ans en Égypte, qui ne sont même jamais allés visiter les Pyramides, qui ne connaissent de ce pays que le marché, le cercle, le café et l'antichambre du vice-roi. Parlez-leur des usages, des moeurs des fellahs, des Coptes.
ils n'en savent absolument rien et vous répondront :”Bast ! qu'est-ce que cela nous fait ? Nous ne sommes pas ici pour nous amuser à nous occuper de ces gens-là, mais pour gagner de l'argent.”
"(...) pour bien voir l'Égypte, savoir ce qui s'y passe, il faut vivre avec le Copte, le fellah, l'Égyptien enfin ; la parcourir en tout sens, écouter les uns et les autres, recueillir à droite et à gauche des renseignements, prendre tout son temps pour s'assurer s'ils sont véridiques. C'est ce que j'ai fait.
"Du reste, une justice à rendre à cet aimable gouvernement égyptien, c'est que ceux qui viennent pour écrire sur ce pays et qui ne sont pas décidés à prendre leurs renseignements aux sources qu'on leur indique, mais qui veulent voir par leurs yeux, entendre par leurs oreilles, et non par ceux et celles des autres, ont, ma foi, passablement d'ennuis et de tracasseries à subir.
Ainsi, le croiriez-vous, lecteur ? Son Altesse le vice-roi me faisait l'honneur de me faire suivre et épier par ses mouchards, et cela sous prétexte que je venais conspirer contre son auguste personne ; il répétait à qui voulait l'entendre que je ne venais que dans ce but-là. (...)
Enfin je ne m'attendais pas à passer un jour pour un conspirateur ! A ce mot-là, le féminin ne va pas, le vice-roi aurait dû le comprendre !
"Du reste, je n'en veux nullement à ce bon pacha égyptien des petites misères et persécutions qu'il m'a faites, et du soupçon injurieux qu'il a eu à mon égard ; il ne rêve que conspiration, il n'a que cela en tête ; et puis, vraiment, cela m'a trop fait rire de bon cœur et m'a tellement amusée que j'ai prolongé mon séjour en Égypte, et que je compte y retourner, à moins toutefois que Son Altesse ne demande encore à mon consul de m'expulser, prétextant qu'une femme qui passe ses journées, ses soirées a écrire, qui reçoit une foule de lettres (notez que moi je n'en recevais pas, puisqu'on les recevait pour moi), est une femme dangereuse, occupée sans aucun doute à conspirer. Vrai, j'en rirai longtemps!
"Et je retournerai en Égypte, à moins que le vice-roi ne mette en vigueur chez lui l'ancienne loi des Chinois qui punissait de mort tout étranger mettant le pied sur le sol. Or, comme en Égypte on empale, et que ce ne doit pas être une mort précisément agréable, dans ce cas je dirai adieu à son beau ciel, à ses moustiques, à ses serpents, à ses mouchards, et à tout ce qu'on y voit, qui, vraiment, est souvent drôle.”
(“Les mystères de l'Égypte dévoilés”, éditions E. Dentu, Paris 1865)
Marc Chartier
Pur en savoir plus :
- “Olympe Audouard (1830-1890). De la Russie au "Nouveau Monde" - L'art du voyage au cœur du XIXe siècle”, par Gianni Cariani

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire