samedi 23 mai 2015

Théodore Frère peint sa terre d'adoption


Théodore Frère (Frère Bey) : "Le Sphinx et la pyramide de Schéops"

C'est le 21 juin 1814 que Théodore Frère voit le jour, fils aîné d'un père éditeur de musique à Paris. Sa famille souhaite qu'il devienne musicien, ou qu'il reprenne la maison d'édition. Mais cela ne se fera pas. Car si Théodore est bien pourvu de talents artistiques, c'est dans la peinture qu'ils s'épanouissent. 

Très tôt, il devient l'élève du portraitiste Jules Coignet et du paysagiste Camille Roqueplan. Il est extrêmement doué et n'a que 20 ans lorsque ses premières toiles sont exposées au Salon de Paris, inspirées de ses voyages en Normandie, Alsace et Auvergne. 
Théodore Frère (Frère Bey) : Île de Philae

En 1836, il découvre pour la première fois les pays du Maghreb. Ce contact émerveillé, cette attirance immédiate pour les pays musulmans influencent de façon déterminante sa carrière et feront de lui l'un des tout premiers peintres orientalistes. Les voyages et séjours dans le bassin méditerranéen se succèdent, sources d'une inspiration sans cesse renouvelée. 

Grâce à sa sensibilité, son attention, son sens de l'observation, il arrive par ses pinceaux, par ses couleurs et ses ombres, à restituer l'Algérie, la Turquie, Malte, la Grèce, la Syrie, la Palestine, en des scènes de vie, monuments et ambiances. Ses premières oeuvres "orientalistes", deux vues d'Alger, sont exposées en 1839 au Salon des Champs-Élysées.
Théodore Frère (Frère Bey) : Caravane dans le désert

En 1851, un grand périple de 18 mois le mène jusqu'en Égypte et en Nubie. Il en revient, émerveillé, chargé de sensations, de couleurs, d'ambiances et de notes et d'objets orientaux. L'Égypte l'appelle de façon irrésistible… "L’Égypte, qu’il peindra inlassablement jusqu’à la fin de sa vie, deviendra sa terre d’adoption."

Vers 1853, il ouvre un atelier au Caire et devient le peintre de la cour. Le vice-roi d’Égypte l’élève au rang de bey, il devient "Frère Bey" et signe ainsi parfois ses toiles… Plusieurs de ses œuvres sont achetées par le roi Louis-Philippe, le roi du Wurtenberg, ou bien encore la princesse Mathilde Bonaparte.
En 1869, l'impératrice Eugénie est conviée en Égypte pour l'inauguration du canal de Suez. Narcisse Berchère, Eugène Fromentin, Jean-Léon Gérôme sont du voyage parmi le nombre impressionnant d'artistes européens invités par le khédive. Mais c'est à Théodore Frère que l'impératrice a commandé une série d'aquarelles. Tout au long du voyage, qu'elle effectue en Haute-Égypte du 25 octobre au 12 novembre 1869 - juste avant l'inauguration du canal -, il l'accompagne. Il réalise, en quelque sorte, un "reportage" en peinture des principales étapes de ce voyage sur le Nil : Minieh, Edfou, Assouan, Esneh, Louqsor, Karnak, Thèbes, Memphis, Saqqarah et Guizeh... 
Le voyage de l'impératrice Eugénie en Egypte en novembre 1869 peint pat Théodore Frère (Frère Bey) :
À gauche : Repas organisé au temple de Denderah pour l'Impératrice Eugénie
À droite en haut : L'Impératrice Eugénie visitant les pyramides
À droite en bas : L’Impératrice Eugénie visitant l’Égypte

Le tableau du "pique-nique" impérial à Denderah a quelque chose incroyablement féerique ! Dans le cadre sublime du temple, au pied des colonnes hathoriques, un repas est servi. Les invités sont assis sur de lourds tapis. Derrière eux, des serviteurs en habit veillent à assouvir leur moindre souhait. Le khédive est loin d'être insensible au charme de l'impératrice, et l'on sent que tout a été mis en œuvre pour que le faste de cette réception dans cet endroit magique fasse sur elle, et sur les convives, le plus grand effet. 

Deux tableaux retracent des promenades d'Eugénie dans le désert, à dos de chameau dont les selles sont recouvertes de tapis d'un rouge éclatant à rehauts d'or. Toute de blanc vêtue, coiffée d'une crinoline, ombrelle à la main, elle est accompagnée de ses dames d'honneur. Dans son sillage, une suite chemine à pied, à cheval, ou à dos d'âne alors qu'un palanquin, rouge également, fait partie du cortège pour pallier toute fatigue impériale.

Le désert, dans ses nuances de bruns chauds et dorés, les ciels dans leurs dégradés de bleus, occupent la majeure partie de la scène laissant ressentir leur immensité : "C’est un horizon élargi aux dimensions de deux infinis, le ciel et le désert." L'une de ces aquarelles, particulièrement réussie dut inspirer Frère qui l'a répétée en une peinture à l'huile.
Théodore Frère (Frère Bey) : Embarcations sur le Nil

Pour raison de guerre de 1870, cette série d’aquarelles ne put être remise à l'impératrice. Il semble qu'elles soient devenues propriété de la marquise de la Puisaye, amie et élève de l’artiste qui hérita de l’intégralité de son fonds d’atelier à sa mort. D’autre part, treize aquarelles de l’inauguration du canal de Suez sont en dépôt au musée de la Marine à Paris. 
Charles-Théodore Frère, peintre orientaliste 
Galerie Contemporaine (photoglyptie - Circa 1875)

Claude Monet et Eugène Boudin admiraient son travail, et la reconnaissance de Frère Bey, en tant que peintre orientaliste, est louée par les critiques d'art. "Que de fois, visitant l’atelier d’un célèbre orientaliste, celui de M. Théodore Frère, nous sommes resté des heures entières en contemplation devant ces vastes déserts de la vieille Égypte, et plongé dans les rêveries qu’inspirent ces immenses solitudes ou ces imposantes ruines d’une civilisation qui a brillé d’un si grand éclat." Ou bien encore : "L'apport de Frère dans le mouvement orientaliste fut son talent à créer une atmosphère. La pâle lumière jaune de l'aube derrière des tentes de bédouins, la vision fugitive des minarets lointains tremblotant dans une brume de chaleur, des chameaux avançant avec circonspection sur un sol cuit et craquelé." ("Revue artistique et littéraire", Volume 15, 1869 - par Louis Auvray)

Il expose des toiles à de nombreuses expositions et salons. Après avoir partagé "la longue familiarité avec ces pays d'or, d'argent et d'azur " (comme le traduit si bien Théophile Gautier), Frère Bey s'éteint le 24 mai 1888.

marie grillot

sources :
Revue artistique et littéraire, Volume 15, 1869 - par Louis Auvray
https://archive.org/stream/revueartistique03auvrgoog/revueartistique03auvrgoog_djvu.txt
http://www.napoleon.org/fr/galerie/iconographie/files/Voyage_S_M_Imperatrice1.asp
http://egyptophile.blogspot.fr/2014/07/limperatrice-le-khedive-le-mamour-et.html?q=eugénie

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