lundi 23 juin 2014

Emile Brugsch : le "petit" Brugsch était un grand égyptologue !

Émile Brugsch photographiant  les momies Royales 
par M. Michel, La Ilustración Española, 1883 

Émile (Charles Adalbert) Brugsch est né le 14 février 1842 à Berlin, second fils de Carl Ernst Brugsch et de Dorothea Schramm. Il est le jeune frère d'Heinrich Brugsch (d'où ce qualificatif souvent usité de "petit" Brugsch). 

Arnaud Quertinmont du Musée royal de Mariemont (Belgique) précise que "Cette généalogie nous plonge dans les grandes familles prussiennes de la fin du XVIIIe  jusqu’au du début du XXe siècle. En effet, il est intéressant de noter qu’Heinrich est le filleul du prince Louis Ferdinand de Prusse (1772-1806), fils d’Auguste Ferdinand et Anne-Élisabeth-Louise de Brandebourg-Schwedt. Est-ce cette proximité familiale avec la couronne de Prusse qui fera écrire au major W.J. Myers, créateur de la collection égyptienne du Eton College que [Emil] Brugsch, believed to be a natural son of Kaiser Wilhelm I ?"
Émile (Charles Adalbert) Brugsch, égyptologue
(14 février 1842, Berlin -  14 janvier 1930, Nice)

Cependant, "ses débuts et sa carrière furent aventureux dans de nombreux domaines" précise le Who was Who in Egyptology. En 1870 - il a alors 28 ans -, il rejoint le Caire afin de collaborer, avec son frère, à la rédaction d'un périodique en langue allemande consacré à l'égyptologie ; tout en enseignant dans l'école qu'il a créée. 

Dès 1871, il conduit des fouilles sur plusieurs sites du Delta. Le 23 avril 1872, il est nommé conservateur-adjoint du musée de Boulaq, premier musée d'antiquités égyptiennes, créé en 1863 par Auguste Mariette. 
Emile Brugsch sera aux côtés d'Auguste Mariette, à Paris
pour préparer l'Exposition universelle de 1878 
"La maison égyptienne", en bois, est installée au Trocadéro 

En 1878, Brugsch est à Paris, aux côtés de Mariette pour préparer l'Exposition universelle, il semble être assez proche du "mamour". Fin 1880, alors que ce dernier est alité, malade, il fait restaurer la véranda de Boulaq, l'agrémentant de verdure et  lui indiquant : "Vous aurez de l'ombre l'été prochain et vous pourrez aller au musée à couvert"… Mais Mariette s'éteint le 18 janvier 1881.

Les frères Brugsch sont alors bien "implantés" dans le microcosme de l'égyptologie… Cependant, les Français n'ont nulle envie que la direction du musée ne passe aux mains des Allemands... Dans une lettre à Maxence de Rochemonteix, Gaston Maspero confie : "C'est alors que pour empêcher le musée de tomber aux mains des Brugsch, j'ai dû me mettre sur les rangs..."

Il obtient effectivement le poste et Émile Brugsch continue à travailler avec lui, le remplaçant efficacement lors de ses absences. 
Le 5 juillet 1881, dans la chaleur écrasante de Deir el-Bahari, guidés par l'un des frères Abd el-Rassoul,
Émile Brugsch, Ahmed Effendi Kamal et Tadros Matafian,
délégués par Gaston Maspero - pénètrent dans la cachette des momies royales (DB 320) 

Au cours de l'été 1881, alors que Maspero est en congé à Paris, il sera au cœur de l'une des plus belles histoires de l'égyptologie... L'enquête diligentée par le Service des Antiquités afin de découvrir la provenance de nombreux artefacts qui arrivaient illégitimement sur les marchés des antiquités a enfin abouti… La source du trafic est localisée : elle mène à Gournah, et précisément aux frères Abd el-Rassoul. En 1871, ces gournawis avaient mis au jour une cachette de momies royales près de Deir el-Bahari ;  elle sera référencée DB 320. "Ce sont une cinquantaine de momies - dont une quarantaine de pharaons - qui seront extraites. Elles y avaient été mises à l'abri, aux environs de 1100 avant J.-C. (XXIe dynastie). L'époque était alors troublée et de nombreuses exactions avaient été commises dans la Vallée des Rois. Respectant et vénérant les anciens souverains, le grand prêtre Hérihor qui dirigeait alors la région thébaine prit l'initiative, après le pillage et la profanation de leurs demeures d'éternité, de ré-inhumer  leurs momies dans une tombe originellement connue pour avoir été celle d'une princesse Inhâpi". 

C'est ainsi que le 5 juillet 1881, dans la chaleur écrasante des rochers de Deir el-Bahari , guidés par Mohamed Abd el Rassoul, Emile Brugsch, Ahmed Kamal Effendi et Thadéos Matafian, vont superviser la "re-découverte" de la DB 320… 

Brugsch écrit alors à Maspero : "La tête me tourne encore de cette découverte. Ça vaut bien le Sérapeum de Memphis." Dès le 14 juillet, les sarcophages, les momies et les vestiges de mobiliers funéraires seront transférés vers Boulaq par le bateau à vapeur du musée "Le Menshieh"…
La cour du musée de Boulaq, premier musée d'antiquités égyptiennes créé par Auguste Mariette en 1863
 photo L. Fiorillo

Le 16 juillet 1883, Émile est promu conservateur du Musée de Boulaq. La même année, le musée manquant de fonds, le Service des antiquités est alors autorisé à vendre des pièces. C'est lui qui supervisera les ventes : plusieurs oushebtis provenant de la DB320 sont ainsi cédés, de même que des amulettes, des momies, des sarcophages…
Stèle de Thoutmosis IV, dite stèle du rêve, granit rose, 18e dynastie, dressée entre les pattes du grand sphinx
photo Emile Brugsch

En 1886, comme le relate Gaston Maspero dans un courrier du 7 janvier à son épouse, on le retrouve à Guizeh : "Le déblaiement du Sphinx commence aujourd'hui. Le train est parti hier avec Brugsch"… Et le 5 avril 1886, il écrit  : "Le sphinx est vraiment une belle œuvre. Toute la partie antérieure du corps est déblayée, maintenant les pattes sont dégagées et la stèle apparaît debout contre la poitrine. Brugsch en a tiré une photographie …" 
De gauche à droite, autour de la momie : Marquis de Reverseaux, Ministre de France au Caire ;
Éugène Grébaut, directeur du service des Antiquités ; docteur Fouquet, médecin au Caire ;
Emile Brugsch Pacha, conservateur du Musée ; Georges Daressy, conservateur adjoint du Musée ;
H. Bazil, secrétaire complable du Musée ; J. Barois, secrétaire général du ministère des Travaux Publics ;
U. Bouriant, directeur de la Mission archéologique française au Caire.
(tableau de Paul Dominique Philippoteaux : 1845-1924)

La même année, il entreprend une opération controversée : le "démaillotage" de la momie de Thoutmosis III, trouvée dans cette même DB320. Brugsch affirme alors à Maspero, mécontent : "Pour la momie de Thout III, j'étais forcé de la dérouler pour sauver l'inscription !". 

Eugène Grébaut succède à Maspero. Émile Brugsch, qui a été élevé au titre de Bey, puis de Pacha, par le gouvernement égyptien, est mortifié de ne pas avoir été choisi. "Cette nomination est d'une grande injustice pour Brugsch Pacha… qui a voué sa vie entière au service du musée pour un salaire de misère."

En 1889-1890, lorsque Boulaq s'avérera définitivement trop exigu, le Khédive décidera de consacrer son splendide palais de Guizeh aux collections égyptiennes. Le transfert des artefacts représente une opération de grande envergure, mais tout se passera pour le mieux : "Il n'y pas eu une seule pièce détériorée." Jacques de Morgan louera ainsi le travail accompli : "L'installation des objets dans le Musée était un travail long et pénible. M. Brugsch bey, conservateur, et M. Daressy, conservateur-adjoint, s'y sont attachés avec un grand dévouement." (1-11 1892)

Mais, très vite, ce site souffrira de deux "maux" : son éloignement du centre-ville qui le rend peu pratique d'accès pour les touristes et puis, et surtout, le fait qu'il est sujet à des risques d'incendie. 
Le Musée Égyptien du Caire a été inauguré le 15 novembre 1902 par le khédive Abbas Hilmi Architecte initiateur : Marcel-Lazare Dourgnon - Fin des travaux : Contenay Clifton

Aussi, la construction d'un nouveau "Musée des Antiquités Égyptiennes" est-elle décidée à Kasr el-Nil (place Tahrir). Dès le printemps 1902, débute le déménagement vers le nouveau site : "l'aménagement est placé sous la responsabilité de Brugsch et Daressy au premier étage et Barsanti au rez-de-chaussée". Le musée sera inauguré officiellement le 15 novembre 1902.
Le sarcophage de Maatkaré - Photo Emile Brugsch

Si en 1881 il avait publié, avec Maspero, "La trouvaille de Deir el-Bahari", puis en 1887, avec Urbain Bouriant "Le Livre des rois, contenant la liste chronologique des rois, reines, princes, princesses et personnages importants de l'Égypte depuis Ménès jusqu'à Nectanebo II", sa véritable passion demeure la photographie. Il contribua ainsi à enrichir les archives de la bibliothèque du musée et illustra des ouvrages des référence. Ses clichés des momies royales sont exceptionnels…
La momie de Ramsès II - Photo Emile Brugsch

Le 1er janvier 1914, il prend sa retraite et se retire à Nice (France) où il décédera  le 14 janvier 1930.

De ces quarante-quatre années passées en Egypte, il reste, dans la cour du musée du Caire, un souvenir tangible de sa présence : son buste figure dans l'hémicycle du mausolée de Mariette !

Sa collection d'antiquités a été proposée aux enchères publiques, en deux ventes chez Drouot-Richelieu à Paris, la première les 30 septembre - 1er octobre 1996 et la seconde les 29 - 30 septembre 1997.

En 2011, Marie-Cécile Bruwier a pu acquérir, pour le Musée royal de Mariemont qu'elle dirigeait alors "un petit carnet annoté de la main d’Émile Brugsch (1842-1930)". Arnaud Quertinmont qui lui a succédé à Mariemont en a rédigé une note passionnante qui nous a permis de découvrir d'intéressantes informations sur la vie de Brugsch.

Nous ne résistons pas à citer sa conclusion : "L’étude complète du carnet conservé à Mariemont permettra certainement d’apporter un regard nouveau sur ce personnage, semble-t-il, assez mal aimé si l’on en juge  par le peu de publications s’y rapportant de façon détaillée. Au fil des pages du carnet, c’est  pourtant une personnalité intéressante et attachante qui se dévoile. Certes, Émile n’est pas un grand chercheur, mais que de grands noms de l’Égyptologie, de collectionneurs célèbres dont les pièces ornent aujourd’hui les musées du monde, de diplomates, d’hommes politiques français, égyptiens ou anglais, ou simplement de mondains se retrouvent dans ses écrits ! Quelle période passionnante également que celle de la fin du XIXe et du début du XXe siècle où le monde se retrouve au Caire et où l’Histoire s’écrit."

marie grillot

sources :
Who Was Who in EgyptologyBierbier, M., London, Egypt Exploration Society
Gaston Maspero - 1846-1916 le gentleman égyptologue", Elisabeth David, Pygmalion, 1999
Gaston Maspero, Lettres d'Égypte - Correspondance à Louise Maspero, Elisabeth David, Seuil, avril 2003
La Trouvaille de Deir-el-Bahari,  Gaston Maspero, Émile Brugsch 
Les Momies royales de Deir El-Bahari, Gaston Maspero
https://books.google.fr/books?id=jYQyDwAAQBAJ&printsec=frontcover&dq=Émile%20Brugsch&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwifpeeP0unmAhWKQUEAHdc9A044KBDoAQgwMAE&fbclid=IwAR0TaTlBylYAJLJS1CbEPSXyea_wH7JO1TECe4htXC9FgjEaRTkc8ZPn8Tw#v=onepage&q=%20Brugsch&f=false
À propos d'un carnet autographe d'Émile Brugsch. Histoires de Saqqara, de TT 320 et … de chiens, Arnaud Quertinmont 
https://www.academia.edu/37131778/À_propos_d_un_carnet_autographe_d_Émile_Brugsch._Histoires_de_Saqqara_de_TT_320_et_de_chiens
Photos d'Emile Brugsch Pacha, Émile Brugsch dit (1842-1930)
https://www.pop.culture.gouv.fr/search/list?auteur=%5B%22Brugsch%20Pacha%2C%20Émile%20Brugsch%20dit%20%281842-1930%29%22%5D
http://champollion.zeblog.com/101740-32-heinrich-et-emil-brugsch/
http://fr.cyclopaedia.net/wiki/Emile-Charles-Albert-Brugsch-1

Démaillotage d’une momie


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